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ETHIQUE
1.
La vie et la mort ne sont-elles pas complètement médicalisées
?
2.
Est-ce que de mettre la vie et la mort sur le même plan ne
peut pas conduire à de nombreuses dérives?
3. Dans la mort digne, de quelle dignité parle-t-on
?
4.
Que peut offrir un soignant à quelqu’un qui ne veut
plus vivre ?
5. Les soins palliatifs arrivent-ils toujours à
apaiser les douleurs ?
6. Le temps face à la mort n’est-il pas
important ?
7. N’est-ce pas un phénoménal
mépris du patient que de vouloir lui faire faire tout ce
parcours pour être bien sûr qu’il veut mourir
?
8.
Peut-on parler de bonne mort ?
9.
Le médecin ne doit-il pas respecter le besoin d’autonomie
du patient ?
10.Ne
risque-t-on pas d’utiliser l’assistance au suicide pour
des raisons économiques ?
11.Une
infirmière n’est-elle pas aussi là pour accompagner
la mort ?

Question
: La
vie et la mort ne sont-elles pas complètement médicalisées
?
AP : C’est la réalité de la situation qu’on
vit. A peu près une personne sur deux va décéder
dans un milieu très médicalisé, comme l’hôpital.
De plus en plus de patients décèdent dans un établissement
médico-social et au fond, il n’y a plus qu’une
minorité qui décède à la maison. Je
parle ici de la mort naturelle. Donc c’est vrai que l’intervention
de la médecine dans la mort est devenue totalement prépondérante
et que c’est maintenant comme une espèce de mission
qui nous est déléguée de nous occuper de ce
moment très particulier. Alors que très franchement,
on se pose les mêmes questions que vous tous et que ce n’est
pas si facile que ça de s’occuper de tout ça.
Ce sont souvent les personnes âgées qui, au fond, ont
ce sentiment de limite, d’invalidité, d’inutilité
qui peut les pousser à souhaiter la mort, alors qu’elles
n’ont pas de maladies qui vont entraîner leur décès
dans un avenir proche. Et j’ai personnellement connu un cas
vraiment tout à fait précis qui s’est déroulé
exactement de cette manière-là et où il y a
d’ailleurs eu une assistance au suicide de l’association
Exit. Et moi je crois que le sens de la vie, mais c’est ma
conviction personnelle qui n’engage que moi, c’est quelque
chose qui ne se construit pas tout seul. C’est quelque chose
qui se construit dans un contexte, dans un ensemble, dans une communauté
sociale. C’est quelque chose qu’on construit ensemble.
Et je m’interroge profondément sur notre société
qui peine tellement à nous aider à donner du sens
au dernier âge de la vie. Je pense qu’il y a quand même
ça en filigrane, de ce débat-là. Il y a cet
aspect plus communautaire, plus social, de dire : « OK, oui,
il faut sans doute respecter le désir et les valeurs de chacun,
mais on a quand même une responsabilité commune ».
Et là je m’exprime en tant que citoyen et pas en tant
que médecin. Il faudrait pouvoir vivre dans une société
suffisamment humaine et solidaire, pour que le sens ne s’effrite
pas tellement vite que finalement le suicide devienne presque une
espèce d’issue naturelle quand on se retrouvera vraiment
tout seul, très isolé et un peu invalidé.
MVW
: Pour moi, on doit encore oser affirmer, sans que ce soit dogmatique,
que la vie a une valeur et que si on y met fin intentionnellement,
on est dans une transgression. C’est ma conviction. Je ne
dis pas que c’est la vérité. Et je pense que
ceux qui partage cette conviction vont aussi se sentir peut-être
mal à l’aise par rapport au suicide assisté
quand ça devient si facile. Il y a quand même d’autres
valeurs qui sont la bienfaisance, la justice sociale ou l’équité.
Et est-ce qu’il n’y a pas aussi un risque d’épidémie
du suicide, parce qu’il y a une sorte de désespérance
collective qui s’installe ? Est-ce qu’une valeur comme
la patience, que certains trouvent poussiéreuse parce que
c’est une valeur d’antan et puis qu’aujourd’hui
l’autonomie est la valeur qui est politiquement correct, est-ce
que la patience ne nous permet pas de nous interroger dans quel
temps on est ? Est-ce qu’on est dans le temps qui nous dévore,
ou est-ce qu’on est dans le temps opportun, qui est finalement
le bon moment ? Est-ce qu’on a encore le temps de penser à
ces choses-là ?
JS
: J’aimerais quand même dire qu’aider quelqu’un
à mourir, c’est quelque chose qui n’est pas évident.
C’est quelque chose qui est difficile, c’est quelque
chose qui interpelle chaque accompagnateur et on se pose toujours
la question de savoir si c’est juste ou pas. Ne croyez pas
que c’est si facile. C’est extrêmement difficile
et c’est parce que c’est extrêmement difficile
que beaucoup se défaussent sur nous de ce moment. Pour la
personne concernée, convoquer sa mort, c’est aussi
quelque chose d’extrêmement difficile et ce n’est
pas tout le monde qui a la capacité, la force de caractère,
et l’état d’esprit de dire : « Je vais
mourir dans deux semaines, ni avant, ni après ». Il
faut avoir eu un chemin de vie, il faut avoir une force de caractère,
c’est quelque chose de spécial et ne pensez pas qu’il
pourra y avoir une épidémie de suicide comme il y
a des épidémies de grippe, ce n’est pas possible.
Question : Est-ce que de mettre
la vie et la mort sur le même plan ne peut pas conduire à
de nombreuses dérives ?
JS : Je vais faire une boutade. Je vais commencer par dire que la
vie est une maladie mortelle, sexuellement transmissible. Il se
trouve qu’on vient et il se trouve qu’on va partir.
On n’a pas d’échappatoire. Cela étant,
quand on sait qu’on est sur le départ, on peut choisir
de partir peut-être plus vite et mieux, ou plus mal et plus
lentement, ou encore avoir d’autres choix. Cela fait partie
de la liberté individuelle, de la spiritualité personnelle.
Chacun doit pouvoir faire ce qu’il souhaite pour lui, dans
une société qui se veut pluraliste. Les mêmes
gens qui voulaient contrôler le début de la vie, la
contraception, l’avortement, sont opposés maintenant
à la sortie de la vie, à la liberté que des
gens veulent prendre. Mais on est dans une société
démocratique et pluraliste et chaque conception doit pouvoir
trouver sa place. Vous avez le droit d’avoir une conception
différente, c’est la vôtre. Mais vous ne pouvez
pas l’imposer aux autres.

Question : Dans
la mort digne, de quelle dignité parle-t-on ?
MVW : La dignité dont nous parlons, c’est de dire que
la dignité est inhérente au fait que nous sommes vivants.
Elle n’est pas liée au fait que nous sommes en bonne
santé, qu’on peut encore se mouvoir, qu’on est
autonome dans tous les actes de notre vie quotidienne. Et je crois
que quand Exit dit « Mourir dans la dignité »,
ils ne parlent pas de cette dignité-là.
JS
: La dignité, en fait, c’est une image que chacun a
pour soi. Ce n’est pas à moi à dire à
quelqu’un : « Ceci est digne ou pas » : C’est
à la personne de savoir, compte tenu de ce qu’elle
vit, si pour elle c’est une vie digne qu’elle souhaite
continuer, ou si pour elle, c’est une vie qui ne représente
plus rien et qu’elle préfère la quitter. C’est
elle qui va définir jusqu’où elle veut aller
et les conditions qui sont pour elle suffisantes et dignes ou pas.
Remarque
d’une personne dans le public : Par rapport à la dignité,
je trouve le regard d’Exit faussé et presque simpliste.
Je pense, en tant que citoyenne, que la dignité humaine est
intrinsèque à l’être humain et à
la naissance. Cela fait partie de la déclaration universelle
des droits de l’homme. Et que la personne en face de moi soit
démente, dépendante, diminuée, malodorante
ou tout ce que vous voulez, elle a droit à mon regard : «
Vous êtes une personne digne et votre vie vaut la peine d’être
vécue ». Et dire à cette personne qu’elle
a raison, que sa vie est nulle qu’on l’aide à
mourir, c’est un raccourci beaucoup trop simple.
JS
: Là, vous êtes en train de caricaturer. Je ne peux
pas vous laisser continuer, parce que je sais que vous représentez
les soins palliatifs. J’aimerais vous dire que quelque part,
il faut arrêter de mettre les gens sous tutelle et dire :
« Quand on aura pu faire ceci, on écoutera ceux qui
veulent mourir ; quand on aura eu plus de ceci ou de cela, on vous
écoutera ». Jusqu’à maintenant, vous ne
les avez pas écoutés et c’est parce qu’on
milite, qu’on a eu progressivement le débat sur l’assistance
au suicide, que les choses peuvent se discuter en toute transparence.
Ce qu’il vous faut comprendre et accepter, c’est qu’il
y a des gens qui ont eux-mêmes leur propre regard sur ce qu’ils
veulent, sur ce qu’ils estiment être digne. Il y a des
personnes qui se voient comme de vieilles tapisseries précieuses
qui sont en train de se déchirer de partout et qui veulent
partir pendant qu’elles représentent encore quelque
chose. Ce n’est pas votre regard qui est important, c’est
le regard qu’elles-mêmes ont sur elles. Et à
partir du moment où ces gens-là veulent partir, vous
devez apprendre à lâcher prise. Vous êtes là
pour faire le bien aussi longtemps qu’elles vous le demandent,
mais vous n’êtes pas là pour créer des
obstacles complémentaires et pour les mettre sous tutelle
institutionnelle. Malgré toute votre bonne volonté,
ce ne sont pas des objets de soins, vous devez apprendre à
lâcher prise, vous devez faire votre deuil de ces personnes
qui, elles, sont sur le départ. Et vous avez un peu de peine.
Je me suis rendu compte que parmi les personnes avec qui j’ai
discuté des soins palliatifs, il y a un certain nombre de
gens qui ne sont pas au clair par rapport à leur propre mort
et qui ont peur de ce passage. Et vous avez parfois à faire
à des personnes qui sont parfaitement calmes, tranquilles,
qui n’ont pas peur et qui veulent retrouver celles qu’elles
ont aimées qui sont déjà passées de
l’autre côté. Alors, laissez-les partir.
MVW
: Je ne peux pas laisser passer ce que vous dites maintenant, parce
que vous savez très bien que vous foncez comme un bulldozer
et que vous dénoncez chez les autres le fait de ne pas laisser
partir, alors qu’en fait vous voulez avoir quasiment un monopole.
Nous, nous avons une « offre », excusez-moi, mais comme
ça, c’est clair. Je préfère dire les
choses comme elles sont. Nous définissons ce que nous offrons,
et au-delà de quoi nous n’allons pas. Ce faisant, nous
respectons nos interlocuteurs, parce que précisément
nous leur permettons de se situer et puis de demander l’aide
de ceux qui vont les aider à faire ce qu’ils souhaitent.
Je pense que c’est la façon la plus respectueuse qu’on
peut avoir à l’égard de toute personne, plutôt
que de jouer au coucou qui va pondre ses œufs dans le nid d’un
passereau en demandant au passereau de s’en occuper.
Question
: Que
peut offrir un soignant à quelqu’un qui ne veut plus
vivre ?
VC : Je pense que la demande, exprimée par un patient, d’une
envie de mourir est avant tout l’expression d’une souffrance,
qu’elle soit physique ou psychologique. Et il y a une chose
qu’il ne faut en tout cas pas faire, de mon point de vue,
là je n’engage que moi, c’est de la fuir, parce
qu’évidemment cela nous confronte à un certain
malaise. On peut avoir l’impression qu’on n’arrivera
pas à lui répondre, qu’on ne va pas trouver
les mots qu’il a envie d’entendre. Donc, on peut avoir
envie de s’en aller en courant. Je pense que ce n’est
pas un bon système. Il faut être vraiment à
l’écoute de ces gens. La peur de souffrir, c’est
l’expression d’une peur, mais il faut l’entendre,
il faut essayer d’expliquer qu’il y a des tas de possibilités.
En même temps, il n’y a pas de solution miracle et c’est
vrai que cela arrive que des douleurs soient plus difficiles à
soulager que d’autres. Il faut être honnête. Cela
ne sert à rien de ne pas être correct par rapport à
ça. Il y a des gens qu’on n’arrive effectivement
pas à soulager. Cela, il faut le savoir. Mais, il faut chaque
fois essayer d’aller plus loin avec la personne, l’interroger,
essayer de la comprendre. La douleur, c’est quoi ? Comment
la sentez-vous, comment la vivez-vous ? Si vous êtes triste
aujourd’hui, si vous êtes angoissé, qu’est-ce
qui se passe ? Pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi pas hier ?
De quoi vous avez besoin ? Il faut essayer de comprendre le plus
possible. C’est vraiment un travail qui se fait en partenariat
avec le patient. On ne peut pas arriver avec des solutions miracles.
Il faut écouter ce que le patient a à dire, chercher
à obtenir le maximum d’informations auprès de
lui.
SR
: Et voyez-vous une modification de la demande ?
VC
: Oui, sincèrement. En oncologie, bien sûr qu’il
y a des patients qui ont des demandes d’euthanasie claires.
Et au fur et à mesure des discussions, qui prennent effectivement
du temps, les gens modifient petit à petit leur manière
de voir les choses.

Question : Les
soins palliatifs arrivent-ils toujours à apaiser les douleurs
?
MVW : C’est vrai, que dans un petit nombre de cas, c’est
très difficile de soulager certaines douleurs. On ne peut
pas dire que les soins palliatifs peuvent soulager toutes les douleurs.
Mais, on se rend compte que dans les douleurs qui sont les plus
difficiles à soulager, il y a souvent une composante, soit
neurogène, soit psychologique et qu’il y a d’autres
moyens, parfois, que les médicaments, qui peuvent aussi être
utiles et qu’il faut aussi investiguer. Et trop souvent, on
ne le fait pas, parce qu’on n’a pas le temps, ou parce
qu’on n’a pas l’équipe interdisciplinaire
pour le faire. Mais c’est vrai qu’on ne peut pas toujours.
Et puis il ne faut pas entretenir le mythe de la bonne mort et du
fait de dire que les soins palliatifs sont synonymes de bonne mort.
On est très attentif à ne pas le faire. Finalement,
la mort est toujours une violence. On a parfois à accompagner
ce parcours violent comme des rapides d’une rivière.
On n’est pas dans une phase d’un long fleuve tranquille.
On est dans une phase de rapides où il faut donner un coup
de pagaie et puis aider, accompagner. Mais combien de personnes
qui ont une souffrance existentielle profonde, l’ont parce
qu’elles ne voient plus dans les yeux de ceux qui sont en
face d’elles, le miroir de leur dignité ? Qu’est-ce
qu’on fait par rapport à ça ? Est-ce qu’on
ne va pas parfois un peu vite, sans offrir ce miroir ? Les yeux
ne trichent pas. Si on voit dans les yeux de celui qui est en face
que notre vie n’est plus digne, alors c’est vrai qu’on
ne va plus se sentir digne et on va penser qu’on n’a
plus qu’à mourir. Mais ce n’est pas forcément
la seule chose qu’on peut vivre.
Question : Le temps face à
la mort n’est-il pas important ?
JS : Sur ce point, j’aimerais
mentionner les expériences qu’on a au niveau de nos
accompagnateurs. A partir du moment où quelqu’un a
choisi de mourir, à partir de ce moment-là, son horloge
va tourner différemment. Et il se passe du temps, et on donne
du temps et on préfère qu’il y ait un certain
temps. Il y a toute une dynamique de famille qui va se faire. Il
y a des personnes qui ont pu reprendre contact avec des parents
qu’ils avaient perdu de vue, parce qu’ils ont téléphoné
en disant : « Je vais mourir, je vais m’en aller à
telle date, j’aimerais qu’on se revoie » et des
tas de passifs ont pu être effacés. Et ce temps est
précieux. Mais justement, ce temps-là va être
utilisé d’autant mieux que les choses sont claires.
Les familles auront pu effacer des passifs, elles auront pu se dire
au revoir, et ça c’est très précieux.
Elles auront pu être présentes et voir qu’il
y a de bonnes morts possibles sans souffrance. Et pour certaines
familles, c’est une nouvelle dynamique qui est créée
sur un évènement émotionnellement très
fort et la famille va continuer sur une autre voie, parce qu’elle
s’est ressoudée autour d’un évènement
très fort. Et ça, ce sont des bonnes morts. Mais il
y a des situations particulières : des gens qu’on va
soigner et qu’on va essayer d’entourer le plus longtemps
possible, mais pour qui, à un moment donné, on n’arrivera
plus quand même. C’est minuit moins cinq, et ces gens-là
font appel à Exit parce qu’ils ont cru qu’ils
allaient pouvoir mourir mieux, sans souffrance, sans faire appel
à Exit. Alors, ces gens-là sont devenus membres, ils
ont dû nous envoyer des documents écrits, leurs dossiers
médicaux, et on les a rencontrés. Et quand les situations
sont dramatiques, nous, on est là pour aider ces personnes
par compassion. On ne va pas se fixer une règle rigide en
disant : « Il faut trois semaines, donc cette personne-là
qui souffre, on va la laisser agoniser et souffrir encore pendant
quinze jours, sous prétexte qu’on a fixé un
délai. Ou bien, une personne qui a essayé d’aller
aussi loin que possible avec la médecine, avec les soins
palliatifs, qui nous appelle au secours. Est-ce qu’on va par
compassion l’aider ou pas ? Alors oui, on va l’aider.
Et j’aimerais vous dire qu’on a eu une situation de
l’Hôpital cantonal de Genève où on a aidé
la personne l’après-midi même. Elle avait été
opérée, sa situation était incurable, cette
personne voulait un suicide assisté, elle s’est dégradée
rapidement, elle a demandé dans le cadre de l’Hôpital
de Genève si elle pouvait avoir le suicide assisté.
Ce n’était pas possible. Cette personne a été
autorisée à rentrer chez elle le matin et elle a fait
appel à nous. On y est allé en catastrophe, parce
qu’elle menaçait de se jeter par les fenêtres
tellement sa situation était dramatique. Ne pensez-vous pas
que s’il y avait eu une structure dans l’Hôpital
de Genève pour évaluer la situation, on n’aurait
pas imposé ce parcours du combattant dramatique pour cette
personne, pour sa famille et pour les accompagnateurs d’Exit
?
AP
: Concernant le temps, moi je suis au fond prêt à accepter
l’idée qu’il ne faut pas être dogmatique
du temps. Mais là où je pense qu’on peut faire,
nous, des progrès à l’hôpital, et encore
une fois je pense que cela va se faire rapidement, ce qui est important,
c’est qu’on puisse mieux écouter et mieux accueillir
ce type de demandes. Ce qui ne veut pas nécessairement dire
que nous allons entrer en matière, ce qui ne veut pas nécessairement
dire que cela va se faire à l’hôpital, mais nous
pouvons servir de relais, par exemple pour une association comme
la vôtre. Je ne crois pas qu’on soit des dogmatiques,
je crois qu’on est plutôt des pragmatiques, mais c’est
vrai que très longtemps, ce sont des demandes qui nous ont
mis un peu dans l’embarras, précisément parce
qu’il n’y avait pas de position claire et que pour le
soignant à qui on dit ça, souvent de manière
assez brutale, c’est difficile. Alors que vous, vous arrivez
un petit peu, excusez-moi, je le dis vraiment sans aucune animosité,
mais comme le sauveur. Nous, la première chose qu’on
nous dit : « Ecoutez, toute votre artillerie, ça ne
marche pas, même vos soins palliatifs, ça ne marche
pas, je suis horriblement mal, je veux mourir, je veux me suicider
». Il faut déjà pouvoir accueillir cette demande
sereinement. Et là, on n’était peut-être
pas très, très bon. C’est un des mérites
que je reconnais à votre association et à son activité,
je pense que cela nous a fortement interpellé et qu’il
faut qu’on devienne meilleur. Est-ce que pour autant, il faut
qu’on agisse dans la précipitation et dans l’urgence
? Et faut-il qu’on agisse, nous, à l’hôpital
? Je pense que ça, c’est toute une autre question.
Témoignage
d’une personne dans le public : Je
voudrais témoigner en tant que responsable du secrétariat de l'association
Exit. Nous sommes deux personnes à réceptionner les appels téléphoniques.
C'est d'abord un espace de parole, d'écoute sans jugement, de ce
désir de mourir parce qu'on souffre, parce qu'on n'en peut plus.
Je vous assure que les personnes qui vont au bout de leur demande
sont vraiment déterminées parce qu'on leur pose des handicaps au
fur et à mesure que les demandes arrivent. On a vraiment des conditions
très strictes. Elles doivent d'abord adhérer, et ce n'est pas si
facile que ça. Entre le moment de la demande et le moment où elle
reçoit sa carte de membre, il se passe facilement dix jours. Ensuite
on leur demande, lorsqu'elles ont adhéré, un rapport médical. Cela
pose souvent des problèmes. Les personnes n'osent pas demander ce
rapport à leur médecin traitant. Elles se demandent ce qu'il va
penser. On doit les déculpabiliser. On doit leur dire d'insister,
que c'est leur droit de patient d'obtenir ce rapport médical. Ensuite
on leur demande une déclaration manuscrite. « Oh, mais je ne peux
plus écrire ». Elles sont alors dans l'obligation de faire appel
à un notaire pour authentifier la signature. Et tout ça prend au
minimum 4 à 5 semaines, parfois 3. C'est extrêmement rare, mais
c'est arrivé, qu'on intervienne par compassion extrêmement rapidement,
sinon la personne n'aurait plus pu déglutir. Enfin il y a des situations
extrêmement rares que contrôle le médecin d'Exit. Mais je peux vous
dire que ce n'est pas si facile, parce que vraiment on leur demande
beaucoup de choses. Elles doivent être actives.

MVW : J'aimerais quand même dire que
dans notre institution, où la moyenne de séjour est de 23 jours
et demi (il peut aller de quelques jours à quelques fois plusieurs
mois), dans notre institution on a quand même l'impression qu'il
y a un moment, on le sent très bien, où la plupart des patients
se retirent. Et à ce moment-là, il n'y a pas besoin d'aller chercher
un poison pour qu'ils meurent. Ils vont partir parce que la boucle
est bouclée, parce qu'ils sont prêts. Ils sont arrivés au temps
de partir. Peut-être qu'ils ont eu le temps de revisiter encore
ce qu'ils avaient à revisiter dans leur vie. Peut-être qu'ils ont
encore pu revoir quelqu'un qu'ils attendaient. Peut-être qu'un évènement
s'est passé. Peut-être simplement qu'ils en ont marre. Par contre,
quand les gens s'accrochent, ils peuvent vraiment s'accrocher longtemps.
Question
:
N'est-ce pas un phénoménal mépris du
patient que de vouloir lui faire faire tout ce parcours pour être
bien sûr qu'il veut mourir ?
AP : Mépris pour le patient, alors en
aucun cas. Expertise à sa place, certainement pas. Par contre, quelque
chose qui est peut-être de l'ordre, mais je suis peut-être beaucoup
moins clair au fond dans mon esprit et dans mon cour que vous par
rapport à la fin de ma propre vie, quelque chose qui est de l'ordre
un peu d'un compagnonnage humain qui fait qu'on se rend compte de
la complexité et de la fragilité de tout ça et qu'on a envie de
l'approcher avec prudence. Quitte à ce que si on tombe sur quelqu'un
qui vraiment est tout à fait clair dans son esprit sur ce qu'il
veut, on soit parfaitement capable de l'écouter. J'aimerais quand
même rappeler que la loi ne fixe même pas de cadre par rapport aux
moyens employés pour le suicide. Or, c'est un peu une évolution
moderne que la médecine doive tout régler. Dans la loi, on ne parle
pas du tout des moyens, et là où la médecine intervient, c'est parce
qu'on délivre le médicament qui donne la mort douce. On pourrait
imaginer qu'on soit dans une société tellement libérale qu'on puisse
tous aller à la pharmacie sans ordonnance et acheter le médicament
qui nous permet de pratiquer ce que Monsieur Sobel appelle joliment
l'auto délivrance. Vous pensez bien que si ce n'est pas le cas et
si le législateur n'a pas souhaité que ce soit le cas, c'est probablement
parce que cela reflète une conviction sociale que le suicide n'est
pas la manière habituelle de terminer sa vie et qu'on peut légitimement
questionner une personne qui a cette conviction et ce désir, sans
que ce soit indécent et sans que ce soit, pour reprendre le terme
que vous avez utilisé, du mépris.
MVW : Moi j'aimerais aussi vous dire
que sur 150 personnes qui sont entrées dans notre institution l'année
dernière, seules 3 ou 4 auraient eu envie qu'on les aide à finir
plus rapidement leur vie. Est-ce qu'on prend la mesure de ce que
cela aurait eu comme effet sur les 145 autres personnes qui étaient
chez nous, en terme d'insécurité, de se demander si on va nous suicider
à notre insu, de se demander si cette maison ne devient pas une
sorte de maison de la mort où finalement on ne sait pas trop bien
comment on finit sa vie. Et ça, c'est quelque chose qu'on ne veut
pas. En même temps, j'aimerais peut-être juste ajouter qu'on ne
juge pas les personnes qui ont d'autres convictions que nous, on
précise clairement ce qu'on offre et ce qu'on n'offre pas, et pour
nous, c'est une façon de respecter au mieux l'autonomie de la personne
et en même temps de lui dire qu'on l'entend, qu'on ne l'abandonnera
pas, que, nous, nous ne pouvons pas directement répondre à sa demande,
mais que nous pouvons voir ensemble comment suivre le chemin
.
VC
: Je suis un peu navrée qu'on ait eu l'impression qu'on parlait
pour les patients et qu'on prenait des décisions pour eux. Je pense
que quand on prend soin de patients, il ne faut pas oublier qu'on
a aussi des valeurs qui peuvent être très différentes. Moi je pense
que les demandes que j'ai entendues, je les ai à chaque fois respectées.
Je peux comprendre en tous les cas ce que vivent les gens. Mais
je ne suis pas à leur place, c'est sûr. Au-delà de ça, il ne faut
pas oublier que la demande d'un patient cela concerne sa vie, sa
mort et puis après une fois qu'il est mort, sa vie est derrière.
Le soignant, lui, est censé durer et ce ne sera pas qu'une situation.
Il aura plein d'autres situations. S'il est constamment en opposition
avec ses valeurs, cela pose des problèmes et il faut bien qu'on
arrive à trouver des garde-fous, aussi pour protéger le personnel
soignant. Mais je ne crois pas, en tous les cas, qu'on empêche les
gens de prendre leur décision.
JS : J'aimerais donner un contre exemple.
C'est l'exemple de l'avortement. Vous avez dans un hôpital une chambre
où une femme est alitée parce qu'elle veut conserver sa grossesse
et vous avez dans une autre chambre, une femme qui est alitée parce
qu'elle va subir un avortement. Et l'une et l'autre sont certaine
qu'elles vont obtenir ce qu'elles recherchent. Celle qui veut avorter
ne va pas craindre qu'on l'empêche d'avorter et celle qui est alitée
pour garder sa grossesse ne va pas craindre qu'on la prenne en salle
d'opération contre sa volonté pour la faire avorter. Je crois qu'un
hôpital, une institution, se doit d'être neutre. Elle doit écouter
les gens. Nous sommes au service des gens. Nous sommes là pour les
aider à suivre le chemin qu'ils veulent, pour les accompagner et
cela fait partie de notre écoute. Ce qui se passe par rapport aux
soins palliatifs ou à certains autres hôpitaux, c'est que des gens
demandent, et à un moment donné ils se rendent compte qu'ils ne
sont pas entendus, qu'ils ne vont pas être suivis, ils s'épuisent,
ils perdent leur force et ils vont finir par ne plus rien demander
parce qu'ils savent que de toute façon la lutte est inégale.
AP : Je pense qu'on ne peut pas comparer
l'assistance au suicide et l'avortement. C'est totalement différent,
parce que dans l'avortement, on est vraiment en présence d'un interlocuteur
silencieux. Et pour ceux qui pensent que le fotus est un interlocuteur
possible, personne en réalité ne connaîtra jamais son opinion. Et
on est dans ces questions indécidables de savoir si un fotus est
une personne ou non. Par contre, on a une interlocutrice qui est
la mère et dont on peut savoir très précisément ce qu'elle souhaite.
Elle peut aussi se trouver dans une situation de détresse, mais
qui n'a rien de comparable avec les situations de la fin de la vie.
Je ne crois pas que ce soit mépriser les patients que d'insister
sur l'extrême vulnérabilité de cette situation. D'ailleurs, je n'ai
jamais entendu M. Sobel dire qu'il était juste un prestataire de
services. Je l'ai entendu dire tout à l'heure que seul un quart
des personnes qui s'adressent à Exit finissent par réaliser leur
geste. Je crois savoir qu'Exit leur offre un accompagnement, à sa
manière, questionne les motivations, et les accompagne jusqu'au
moment où elles sont sur leur chemin. Et je ne crois pas que c'est
vraiment respecter les personnes qui ont une conviction vraiment
très profonde par rapport à la manière dont elles veulent terminer
leur vie. Ce n'est pas le fait d'avoir été interrogés ou d'avoir
été interpellés par l'un ou l'autre des professionnels de la santé
qui va les faire changer d'avis .
Question
:
Peut-on parler de bonne mort
?
JS : Il y a des bonnes morts qui peuvent
se faire dans des conditions les meilleures possibles, quand le
patient, la personne est en paix avec elle-même, quand elle est
en paix avec ses proches et quand elle est en paix avec son Créateur.
Maintenant, reposons un petit peu les bases, parce qu'on est en
train de naviguer et on élude un problème central. Pour certains,
il y a un dogme : « On n'a pas le droit de toucher à la vie » et
ensuite on va trouver des tas de bonnes raisons pour respecter ce
dogme. Il y a des personnes qui n'ont pas peur de mourir, qui n'ont
pas peur d'être mortes et qui demande à mourir. On est là pour faire
ce que le patient nous demande, l'écouter et l'entendre, le suivre.
On n'est pas là pour protéger un dogme et puis se cacher derrière
un rideau de fumée. A partir du moment où on a un dogme et qu'on
soigne son dogme plutôt que suivre son patient, on a le droit d'être
loyal à son dogme, c'est respectable. Il y a d'autres attitudes
qui permettent de dire : «J'écoute mon patient ». Si lui est en
paix et n'a pas peur de retrouver son Créateur pour différentes
raisons, parce qu'il a un Créateur et qu'il considère que c'est
son meilleur ami et que ce meilleur ami comprendra qu'il ait voulu
abréger une vie qui n'en est plus une. Si l'on n'est pas croyant,
le problème se pose encore différemment, c'est bien clair.
Question : Le
médecin ne doit-il pas respecter le besoin d'autonomie du patient
?
AP
: Bien sûr qu'on doit respecter les valeurs du patient. C'est vrai
que la fin de la vie et le fait de mourir et la mort, c'est un chemin
que tout le monde ne vit pas de la même manière, où tout le monde
ne vit pas les mêmes étapes, où tout le monde ne part pas avec les
mêmes valeurs, c'est évident. Mais nous qui y sommes confrontés
très souvent, nous voyons bien que c'est un processus fragile, où,
dans la relation avec les soignants, dans la relation autour des
gens, il y a beaucoup de choses qui se jouent et qui font qu'un
jour n'est pas nécessairement le même que l'autre. Alors, respecter
l'autonomie des patients, absolument, y compris de patients qui
auront peut-être des valeurs très différentes des miennes et qui,
à un moment donné diront : « Pour moi, les soins palliatifs n'ont
aucun sens, pour moi, la mort c'est un processus que je veux contrôler.
» Mais après avoir fait tout ce que je peux comme médecin et avec
les soignants qui m'entourent, pour être sûr qu'on n'est pas en
train de passer à côté d'une étincelle de vie possible, qu'on n'est
pas dans un moment d'angoisse et de désespoir qui pourrait peut-être
donner la place à autre chose. Et moi, ce qui me fait un peu peur
avec l'entrée de ce type de mort à l'hôpital, c'est une espèce de
banalisation qui fasse que peut-être on essaye moins fort. On est
quand même dans une situation, on ne va pas parler de ressources,
mais on est dans une situation où on a toujours plus de travail,
des malades toujours plus compliqués, plus âgés, plus poly-morbides.
Nos infirmières, dans nos services, courent énormément. C'est vrai
que dans les soins palliatifs, on a un peu plus de temps et j'espère
qu'on ne nous enlèvera pas ces institutions, ce qui paraît être
un luxe, mais qui est un luxe absolument indispensable. Moi, j'ai
peur qu'avec la diminution des ressources, avec le temps toujours
plus morcelé, un jour on admette que finalement quand un patient
nous dit : « Je veux mourir », on lui réponde : « Bien, oui Monsieur,
pas de problème, on fait appel à Exit », sans autre élaboration
et sans essayer autre chose. J'ai peur qu'on aille un petit peu
vite en besogne et qu'on passe à côté de notre mission.

Question
: Ne risque-t-on pas d'utiliser
l'assistance au suicide pour des raisons économiques ?
JS : Cet aspect économique est fondamental,
et nous sommes les premiers garants de ce que la personne souhaite,
parce que c'est des questions que nous nous posons aussi et nous
sommes les premiers à vouloir nous battre contre ces euthanasies
« économiques ». Si la personne demande et sait ce qu'elle veut
et qu'elle persiste, on doit pouvoir accéder à sa demande. La personne
n'est pas un objet de soin. A partir du moment où vous travaillez
dans un EMS, vous savez que vous aller rencontrer des personnes
qui vont mourir. Ces personnes ne sont pas des objets de soin. Si
quelqu'un veut partir, fait des demandes et sait ce qu'elle veut,
vous ne devez pas considérer que vous avez eu un échec de votre
prise en charge. Vous devez considérer que cette personne a son
choix, sa liberté et qu'elle veut autre chose. Vous ne devez pas
vous sentir éjecté d'une démarche. Votre rôle, à partir du moment
où la personne a décidé de lâcher prise, c'est d'apprendre à lâcher
prise vous aussi.
Question :
Une infirmière n'est-elle pas aussi
là pour accompagner la mort ?
VC : Pour moi, la prise en charge du
patient, va évidemment jusqu'au terme de l'existence de la personne
que j'ai en face de moi. C'est évident que cela fait partie de ma
mission et ça ne me pose pas du tout de problème. Ce qui me pose
un problème, c'est d'activer, ou de donner un médicament à quelqu'un,
qui va provoquer la mort. C'est ça que je ne me sens pas capable
de faire. Mais il est évident que pour tous les patients qui sont
en fin de vie, l'accompagnement jusqu'au terme de l'existence fait
réellement partie du travail d'une soignante. Mais si on me demande
d'accélérer la venue de la mort, pour moi, c'est non. C'est ma conviction
personnelle. Sans doute que d'autres soignants auraient un avis
différent, mais en ce qui me concerne, je ne souhaiterais pas ça.
Par contre, je vais tout faire, ce qui est nécessaire de faire,
y compris l'administration de médicaments pour soulager le patient,
et on sait que dans certains cas, on peut accélérer le processus
de mort. Mais mon intention est vraiment de soulager et non pas
de provoquer la mort. C'est là la différence entre Exit et moi.
JS
: Je pense que la question est fondamentale et un des axes, maintenant,
de l'action d'Exit va être de demander justement qu'il y ait dans
le cadre des études de médecine et des études d'infirmière, un thème
de discussion sur l'assistance au suicide. Il faut qu'on puisse
étudier les différentes éthiques, le savoir faire pratique, qu'on
puisse aussi discuter du savoir être, et que dans le cadre médical,
ceux qui ont cette conception et cette philosophie et qui accepteraient
de donner cette aide, puissent le faire et que les autres aient
bien entendu une clause de sauvegarde qui dise que, eux, ne le font
pas. Je pense que par la suite ce sera enseigné comme on a enseigné
les avortements. Quand ce n'était pas une activité médicale, il
y avait des tas de problèmes, il y avait des femmes qui se retrouvaient
stériles après des avortements, il y avait des décès dans les appartements.
Quand on a médicalisé ça, globalement la société y a gagné. Et je
pense qu'avec cette prise en charge de la fin de vie, globalement,
la société aussi gagnera quelque chose lorsque cette partie sera
enseignée dans le cadre médical.
AP
: Concernant l'enseignement, on a fait de gros efforts et maintenant
il y a plusieurs éléments de notre cursus de formation qui s'adressent
aux étudiants en médecine et je sais que c'est la même chose dans
les écoles d'infirmiers et d'infirmières, qui touchent à toutes
sortes d'aspects qui tournent autour de la mort, des questions éthiques
que cela soulève et des soins palliatifs. Ce qu'on n'a certainement
pas franchi comme pas, c'est celui d'enseigner, je dirais, la technique
de l'assistance au suicide ou la technique de l'euthanasie qui est
d'ailleurs illégale en Suisse. Peut-être qu'un jour on en viendra
là. C'est d'ailleurs quelque chose que la Commission nationale d'éthique
appelle de ses voux, d'une certaine façon. C'est vrai. Et j'assume
totalement mon inconfort, mais c'est vrai que le médecin d'aujourd'hui
qui n'épouse pas nécessairement les thèses d'Exit est dans une situation
un tout petit peu inconfortable. Si nous entrons en matière et il
est possible que nous entrerons en matière pour que l'assistance
au suicide puisse se dérouler aussi dans les HUG, je ne peux pas
en présager parce que le Conseil d'éthique n'a pas encore tranché
et l'institution non plus, mais si nous entrons en matière, la délégation
à une association comme Exit permettra de mettre une frontière très
claire entre ce que font les soignants et ce qui n'est pas du domaine
du soin. D'un autre côté, c'est vrai que nous n'avons aucun contrôle
sur l'activité de l'association Exit. Nous avons déjà vu que le
cadre juridique est flou. Je pars du principe que ce sont des personnes
de bonne volonté, mais c'est un exemple un peu unique où on délègue
quelque chose d'aussi grave à d'autres, et j'admets très volontiers
que c'est un vrai problème. Par rapport à l'accompagnement, en tant
que représentant des soins aigus, des soins lourds, techniques,
ceux où on ne sait pas s'arrêter, j'aimerais préciser que nous faisons
de l'accompagnement quotidien dans notre service, de l'accompagnement
de fin de vie, de l'accompagnement des derniers moments de la vie.
Nous essayons de le faire le mieux possible dans le respect de la
volonté du patient. Il ne faut pas oublier que la situation dont
nous parlons aujourd'hui, est une situation qui en terme numérique
est marginale. Ce sont des demandes extrêmement rares, par rapport
à toutes les situations en fin de vie que nous gérons à l'hôpital.
Remarque
d'une personne dans le public : Depuis
vingt ans, en tout cas c'est mon expérience, l'approche de la perte,
de la mort et du deuil pour soi-même et pour autrui a largement
pris place dans le dispositif de formation. C'est important de le
dire et de le répéter. Ces dernières années, les étudiants posent
de nombreuses questions en lien avec cette actualité. Jusqu'à présent,
dans les différents intervenants que nous pouvions inviter ou mobiliser
autour des ces questions-là, la présence d'Exit n'était pas demandée
ou souhaitée. Mais ces trois, quatre dernières années dans les évaluations,
il y a eu souvent la remarque : « Et pourquoi Exit n'était pas présent
? » : Donc, je crois que, même si c'est une question que nous abordons
dans la formation en soins infirmiers, nous devons accompagner ce
questionnement des étudiants et des futurs professionnels qui seront
sur le terrain et interpellés par cela, afin de garder cette question
très au centre du soin. C'est quand même le cour du soin. L'accompagnement
de la personne, effectivement dans ce qu'elle souhaite, dans sa
vision de la santé globale pour elle-même, est une préoccupation
prépondérante. Tous les intervenants doivent être pris en compte
et nous réfléchissons aussi aux dérives que cela pourrait amener.

Remarque
d'une personne dans le public : Vous
nous dites, Monsieur Sobel que, comme soignant, vous écoutez les
patients qui vous demandent de mourir. Votre façon à vous d'écouter,
c'est de dire : « J'accède à votre demande ». Je pense que dans
l'enseignement qu'on a à faire, pour la grande majorité des décès
qui ne passent pas par des suicides assistés, c'est justement d'enseigner
à savoir écouter. Et c'est épouvantablement complexe. Il y a la
souffrance physique, il y a la souffrance psychique, il y a la souffrance
du sens de la vie. Tout est intriqué et ce n'est jamais simple,
jamais momentané.
MVW
: Finalement on a l'impression qu'on avance petits pas par petits
pas malgré tout vers une banalisation. C'est-à-dire que c'est tellement
dans l'air du temps que c'est comme si c'était dans le bien des
personnes qu'il fallait qu'on repousse toujours cette limite. Et
finalement, on va s'arrêter où ? On est sur une pente glissante,
à mon avis, parce que tous les garde-fous nécessaires ne sont pas
là pour qu'on ne s'engage pas, sous prétexte d'économie de la santé
ou autre, vers différentes formes d'eugénisme. Si on part dans la
société ou le futur qu'Exit nous présente, qui mettra un holà, qui
dira qu'au-delà de cette limite on ne va pas ? Ca je ne le perçois
pas. Et pour moi, c'est un problème. J'ai le sentiment qu'on va
gentiment vers une société qui va mettre Thanatos au pouvoir, et
on n'a pas à le faire.
JS
: En fait, à partir du moment où la demande est faite par la personne
qui a son discernement, à partir du moment où c'est elle qui sait
jusqu'où elle veut aller, la transparence permet que la personne
en parle avec ses proches. La transparence permet que la personne
en parle avec son médecin, avec son équipe soignante. Les médecins
peuvent en parler ensemble pour voir si tout ce qu'on pouvait décemment
offrir au patient a été fait. A partir du moment où tout ce que
la société pouvait offrir à la personne a été proposé à la personne
et que la personne souhaite partir, elle le fait dans la plus grande
transparence et ça permet d'éviter absolument toutes les dérives.
Plus il y a transparence, plus il y a discussion possible, plus
les choses sont faites au vu et au su de tous, mieux la société
va s'en porter.
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