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DEPISTAGE
1.
Quelle est la différence entre le diagnostic précoce
et le dépistage ?
2.
Quand le médecin propose une coloscopie, est-ce du dépistage
ou du diagnostic précoce ?
3. Quelle est l’efficacité du dépistage
?
4. Quel est le coût pour la santé publique ?
5. Est-ce facile de convaincre des patients de
faire ce genre de test ?
6. La réticence à faire un test
de dépistage peut-elle être économique ?
7. Jusqu’à quel âge faut-il
faire un dépistage ?
8. Quel est le dépistage pour les familles
à risque ?

Question
: Quelle est la différence entre le diagnostic
précoce et le dépistage ?
JML : Le diagnostic précoce c’est la démarche
que fait le médecin vis-à-vis d’un individu
en face de lui, alors que le dépistage s’adresse à
une population en bonne santé qui n’a aucun symptôme
et à qui on va proposer de façon systématique,
à partir de critères d’âge ou autres,
de faire un examen dans le but de savoir si par hasard il y aurait
la motivation pour faire des tests diagnostiques. C’est dans
sens là qu’on parle de sensibilité et de spécificité.
La sensibilité c’est la capacité de dire qu’il
est possible que la personne ait la maladie et qu’il faut
faire un test diagnostic. Par exemple dans le cas du test de sang
dans les selles on va trouver un petit peu de sang dans les selles.
La spécificité d’un test, c’est la capacité
de dire à quelqu’un qui n’est pas malade, qu’il
n’est effectivement pas malade. Cette spécificité
est fondamentale en santé publique dès lors qu’on
s’adresse à beaucoup de monde. Ça évite
d’avoir des faux positifs, c’est-à-dire des gens
qui n’ont rien à qui on dirait vous avez quelque chose
et qu’on envoie faire des coloscopies inutiles. Le dépistage
dans le principe même, c’est quelque chose qui doit
être reproduit. Et pourquoi on a des faux négatifs
? Parce que l’histoire du cancer ça part d’une
cellule et ça arrive à un gros bourgeon, mais c’est
une histoire continue. Et donc, si on fait le test très tôt,
soit le polype ne saigne pas du tout, soit il saigne un tout petit
peu et le test n’est pas assez sensible. Mais dans la philosophie
du dépistage, c’est-à-dire de refaire le test
régulièrement, si le test est refait deux ans après,
cette fois le polype est un peu plus gros, il saigne, il sera positif
et encore suffisamment petit pour être enlevé par la
coloscopie.
Question : Quand le médecin
propose une coloscopie, est-ce du dépistage ou du diagnostic
précoce ?
JML : Si le patient va dans le cabinet du médecin c’est
du diagnostic précoce. J’ai été clinicien
pendant de nombreuses années et si un patient vient parce
que sa femme est inquiète et lui aussi, parce que depuis
deux ans il ne se sent pas bien, il trouve qu’il a des irrégularités
du transit, ou d’autres raisons peut-être qu’il
n’exprime pas. Je lui ferai faire une coloscopie pour la première
fois histoire de le rassurer et de faire le point, même si
ça coûte un petit peu. Et puis, une fois rassuré,
là je lui interdirai presque de faire une coloscopie, en
tous cas pas de coloscopie tous les deux ou trois ans. Mais à
ce moment-là, des tests immunologiques de recherche de sang
dans les selles qui ne coûtent vraiment pas grand-chose et
qui répondent à tous les besoins.
Question : Quelle est l’efficacité
du dépistage ?
JML : Il y a eu depuis une quinzaine d’années, enfin
pas tout à fait, parce que la plus ancienne a treize ans
de recul, quatre grandes études en population. Une américaine
dans le Minnesota, une au Danemark, une en Angleterre à Nottingham,
et une en France en Bourgogne. Ces quatre études ont des
résultats tout à fait concordants. Les quatre études
ont utilisé le test de recherche de sang dans les selles,
et ont permis de diagnostiquer un certain nombre de cancers plus
tôt. Ce qui a permis de dire effectivement que si on rate
le premier, si le premier test est un faux négatif, le deuxième
on l’aura quand même et ce ne sera pas trop tard. Et
la concordance est aussi dans le gain de la mortalité. La
baisse de mortalité pour les patients du cancer du côlon
est de 33%, disons 30%, et dans le même temps la mortalité
générale de la population, puisqu’on arrive
à corriger, n’était que de 15 à 18%.
Autrement dit, le dépistage fait sur une population tout
venant a un effet positif sur la baisse de mortalité de la
population, à condition que 55 à 60% de la population
participe. Si on augmente la participation au-delà, on gagne
encore en baisse de mortalité, on passe à plus de
20% même après correction et on abaisse les coûts.
L’important est donc de réussir à convaincre
les patients. Et là-dessus les quatre études sont
aussi concordantes. Mais celle qui l’a le plus et le mieux
montré, c’est l’étude bourguignonne. Il
y a eu des essais différenciés : des groupes où
l’on demandait aux pharmaciens, des groupes où on envoyait
le courrier aux patients, et des groupes où on a demandé
au médecin de famille d’être le vecteur et la
personne qui allait convaincre. Et on a vu que ça marche
le mieux avec le médecin de famille.
Question : Quel est le coût pour
la santé publique ?
JML : Il y a de nombreuses études. Il y en a une qui est
sortie en France cet été. En gros, avec 55% participation,
il y a une baisse de mortalité d’environ 18% et si
on ne prend que les cancers c’est à peu près
30% de baisse. Il faut compter disons CHF 5'000.00 par année
de vie gagnée.
Par année de vie gagnée, c’est-à-dire
pour les gens qui font un cancer très tôt effectivement
c’est un énorme bénéfice. Mais, c’est
là où on revient à la question un peu technique
sur la méthodologie. Si on a un test qui n’est pas
assez spécifique et qui va provoquer des coloscopies pour
rien, effectivement ça va augmenter le coût. Le principal
argument, je pense, c’est la participation. Parce qu’on
a montré que si on augmente de 10% la participation on abaisse
le coût et on augment la survie globalement. On peut dire
que si on abaisse de 10%, on augmente le coût de 10 à
15% et si on baisse la participation à 20%, alors on triple
le coût.

Question : Est-ce facile
de convaincre des patients de faire ce genre de test ?
JA : L’examen du sang dans les selles fait partie des examens
de routine que l’on peut faire en le rajoutant à quelques
examens sanguins et aux contrôles des urines et des selles.
Par rapport à la coloscopie, ou des tests un tout petit peu
plus élaborés que l’on va demander parce qu’on
commence à avoir des suspicions, c’est un petit peu
plus délicat. En effet, c’est un examen plus invasif,
pour ne pas dire invasif tout court. Il y a aussi toute l’histoire
de la préparation qui est désagréable. Des
complications, personnellement, je n’en ai jamais vu. Je pense
qu’on prend de grandes précautions maintenant, justement
de faire arrêter l’aspirine et les anti-inflammatoires
quelques jours avant, et voilà. Je pense que l’argument
majeur que je peux avoir vis-à-vis de mes patients c’est
de dire que moi j’en ai fait deux et que je ne suis pas mort.
Je me porte très bien grâce à ça. Bien
sûr, il y a des patients qui sont très angoissés,
qui veulent tout savoir, et puis à l’extrême
opposée ceux qui ne veulent rien savoir. Alors à ce
moment-là, la question qui vient toujours c’est en
fait : "Mais pourquoi vous êtes venu ?". Mais je
crois que si on évite les deux extrêmes et qu’on
prend l’entre-deux, en fait, on n’a pas trop de problèmes
à négocier.
JML
: Je pense qu’il faut aussi remettre ça dans le contexte.
On imagine peut-être pas assez bien tout le rôle du
médecin traitant, ou plutôt du médecin de famille,
j’aime bien ce mot-là, parce qu’il remet cet
examen dans le temps, c’est-à-dire, que ce n’est
pas la personne qui vient en consultation forcément à
qui il va proposer le test. Mais parce qu’il voit la grand-mère
amenée par sa fille qui a 52 ans, il va lui dire : "Mais
au fait, il faudra penser à faire un test, vous allez bien
vous ?". Parce que ce n’est pas à la personne
qui est malade ou qui a des symptômes, encore une fois, que
le dépistage s’adresse. C’est à des gens
qui vont bien, mais il faut leur dire : "Ah vous arrivez à
la cinquantaine, et bien il faudra penser à faire un test
un de ces jours, et puis on le fera tous les deux ans, et vous allez
voir que ça se passe bien". En plus, il sait qu’il
a déjà des hémorroïdes ou qu’il
prend de l’aspirine, et il va lui dire : "Bon, pour faire
le test vous attendrez un jour où vous n’avez pas saigné,
et puis vous arrêterez votre aspirine ou votre traitement
inflammatoire", etc. etc. Donc, si on remet ça dans
le contexte ça explique la différence avec le pharmacien
qui dit : "Voilà faites votre test", et c’est
tout. Cela explique pourquoi c’est le médecin de famille
qui est le meilleur vecteur pour ce dépistage.
Question : La réticence à
faire un test de dépistage peut-elle être économique
?
JA : Il y a des gens, en effet, qui en prenant
des franchises très élevées vont hésiter
à faire ce genre d’examen, parce qu’ils vont
devoir le payer de leur poche. C’est clair que c’est
un examen qui va coûter dans les CHF 600 à 700. Et
d’un autre côté, il y a tout le problème
de la LAMal. Vous savez que c’est une loi que nous avons votée.
On savait ce qu’on votait mais on ne savait pas comment elle
allait s’appliquer. Et c’est là le problème
aujourd’hui. Tout ce qui est reconnu par la LAMal ne relève
pas de la prévention, parce que tous nos faits et gestes
à nous autres médecins, doivent être économiques,
appropriés, et ils doivent servir à guérir
les gens. En fait, quand vous faites des coloscopies comme ça,
c’est difficile de dire si vous êtes en train de faire
de la prévention pure, ou si vous êtes déjà
en train de rechercher une maladie parce que vous êtes inquiet
face à votre patient puisqu’il a des symptômes
un peu particuliers. Et dans ce sens là, selon comment on
présente la chose et surtout s’il n’y a pas dans
la parenté directe du patient quelqu’un qui a un cancer
du côlon, les assurances ont le droit de refuser le remboursement
de l’examen.
Question : Jusqu’à
quel âge faut-il faire un dépistage ?
AR : C’est une question qui a souvent été posée.
Or, c’est très difficile de répondre à
cette question. A notre avis ce n’est pas tellement l’âge
qui est important mais ce sont les maladies associées. Si
quelqu’un qui a une espérance de vie qui n’est
pas supérieure à 5 ans, à l’heure actuelle,
on estime qu’il serait relativement déplacé,
pour employer un terme neutre, de continuer un dépistage.
JA
: Je suis tout à fait d’accord. Mais d’un autre
côté, cliniquement, même à des âges
très avancés, si vous avez quelqu’un qui, sur
une tumeur ignorée, se coince, comme on dit, on est obligé
d’aller l’opérer en urgence. On est donc toujours
dans ce paradoxe de faire, de ne pas faire, mais de devoir agir
quand même quand le problème se pose.
JML
: Concernant le dépistage, actuellement le test de l’hémoculte
est pratiqué tous les deux ans à partir de 50 ans,
parce qu’avant 50 ans, le cancer du côlon est très
rare, moins de 5%. La moyenne d’âge c’est 60 ans.
La classe d’âge qui en a le plus c’est 65 ans,
puis après le risque descend, enfin il ne descend pas, disons
qu’il se stabilise. On pense que passer 70-75 ans ce n’est
plus nécessaire, surtout que c’est un cancer qui se
développe relativement lentement. Ceux qui n’ont pas
eu de polypes dépistés entre 50 et 65, il y a très
peu de chance qu’ils fassent des polypes qui commencent à
70 ans et qui s’expriment plus tard. On va dire qu’il
faut faire le dépistage entre 50 et 70 ans. D’autant
plus, dernier argument peut-être, que c’est une des
possibilités de prévention à long terme. Je
rappelle que le dépistage s’inscrit dans la durée,
il faut barrer l’idée d’avoir un test pour la
vie. Une des pratiques, en particulier en Amérique du nord,
c’est de commencer par une coloscopie, mais pas de coloscopie
tous les deux ans bien entendu. Mais si la coloscopie à 45
ou 50 ans est négative, à ce moment-là on fait
tranquillement son test hémoculte tous les deux ans, et si
à 70 ans on va toujours bien, je pense qu’on peut être
tranquille.
Question : Quel est le dépistage
pour les familles à risque ?
AR : On parle d’une situation rarissime qui représente
environ 5% des cancers. C’est les cancers dits à très
haut risque. Alors, il y en a deux types. Il y a ce qu’on
appelle la polypose familiale qui est caractérisée
par l’apparition très tôt, dès l’âge
de 15–20 ans de polypes. Il peut y en avoir plus de mille.
Ce sont des gens qui sont à repérer rapidement. Le
dépistage, donc la recherche de cette maladie avant qu’elle
n’apparaisse se fait très tôt, dès l’âge
de 12-15 ans. Quant à l’autre maladie héréditaire
qui représente un énorme risque, c’est le syndrome
de Lynch. Là encore on va commencer à dépister
le syndrome de Lynch dès l’âge de 20-25 ans par
une coloscopie, parce qu’elle se caractérise par une
apparition de cancer à droite, précocement, mais à
droite. On est obligé d’aller regarder tout le côlon
pour la dépister. Mais c’est rare. Je n’ai jamais
vu de cancer de Lynch dans ma pratique.
JML
: Un dernier mot, cela va sans dire, mais c’est encore mieux
en le disant. Les cas dont on vient de parler ne rentrent pas dans
le cadre du dépistage. C’est clair. On revient à
la définition première, le dépistage s’adresse
à une population en bonne santé. Là on est
typiquement dans la recherche d’un diagnostic précoce
parce qu’il y a de multiples facteurs qui expliquent pourquoi
il faut le chercher.

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