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Interviews diffusés pendant le débat
Premier
Interview
Interview
de Jean Studer - Conseiller
aux Etats neuchâtelois, socialiste, qui a voté pour la suppression
du libre choix du médecin.
SR : Pourquoi avoir voté pour la suppression de l'obligation
de contracter ?
La
LAMal, j'ai l'habitude de le dire, me fait toujours penser à une
machine à Tinguely, à savoir que dans la LAMal il y a beaucoup de
choses qui tournent, mais on ne comprend pas tout de suite la relation
qu'il y a entre les choses qui tournent, et ce n'est pas parce qu'on
arrête un élément de tourner que l'autre s'arrête forcément. Il
y a donc beaucoup d'intérêts contradictoires dans la LAMal, et je
crois qu'il est illusoire de croire qu'on peut trouver des solutions
en ne satisfaisant qu'une catégorie des intérêts. Si on veut essayer
de donner une réponse aux soucis que suscite l'évolution des coûts
de l'assurance maladie, il faut essayer d'équilibrer les différents
intérêts. Moi, j'étais particulièrement, et je suis toujours particulièrement,
sensible au montant des primes, et je trouve que le plus grand défaut
de la LAMal est effectivement l'importance des primes. Comme cette
révision introduit une limitation à 8% du revenu des ménages de
la prime, j'ai examiné si cette avancée, à mes yeux importante pour
les assurés, impliquait également qu'on entre en matière sur les
autres propositions faites, en particulier la suppression de l'obligation
de contracter. Dans cet équilibre des intérêts, il me semblait qu'effectivement
on pouvait aussi aborder cette question.
SR :
Mais pourquoi ? Quel est l'avantage ?
Ecoutez,
on ne peut pas écrire tout le temps qu'il faut maîtriser les coûts
de la santé sans s'interroger sur l'offre des prestations. Et quand
on parle de l'offre des prestations, on doit distinguer deux choses :
on doit distinguer l'offre des traitements, des soins, la liste
des prestations, et on doit distinguer l'offre des fournisseurs
des prestations. Je suis très attaché à ce que l'offre des soins,
des traitements, des prestations reste la plus large possible et
la plus accessible possible dans le plan de l'accessibilité générale
aux soins de qualité. Ce n'est donc pas sous cet angle-là, contrairement
à d'autres, que j'imagine que des restrictions doivent intervenir.
Mais je dois aussi constater, et je crois qu'un certain nombre d'études
le démontrent encore récemment, qu'il y a une corrélation entre
l'offre de fournisseurs de prestations, pour parler simplement,
le nombre de médecins, et la demande de prestation qui est formulée.
Il y a une corrélation évidente. Je prends l'exemple de mon canton,
si vous permettez : dans le canton de Neuchâtel, en 2001, il
y a eu 33 nouveaux médecins, ce qui est énorme. Parmi ces 33 nouveaux
médecins, il y a eu dans le canton de Neuchâtel 3 nouveaux
chirurgiens de la main, alors que précédemment il n'y avait qu'un
chirurgien de la main dans ce canton. Et selon les informations
que j'ai reçues, ces 3 nouveaux chirurgiens de la main ont
tous du travail. Je ne peux pas ne pas établir de corrélation entre
le nombre de chirurgiens de la main qu'il y a dans le canton et
le nombre en augmentation de prestations de chirurgie de la main
qu'il y aura désormais dans ce canton.
SR
: Sur quels critères va-t-on se baser ?
La
décision qu'a prise le Conseil des Etats n'est pas une liberté totale
donnée aux caisses comme cela a pu être dit. Il y a des critères
d'abord de santé publique, et le Conseil des Etats a voulu que,
dans chaque canton, on fasse une planification des soins ambulatoires.
C'est quelque chose qui est parfaitement admis pour les hôpitaux,
et je pense qu'il est aussi juste qu'on envisage cette planification-là
pour les soins ambulatoires, à savoir que chaque canton devra décider
combien de médecins il faut en général par région pour assurer le
libre accès, pour assurer aussi la distance géographique adéquate
entre un assuré et les médecins auxquels il a droit. Donc, une planification
qui garantit quand même un certain nombre de médecins. Deuxième
limitation qu'a voulue le Conseil des Etats : il faut que chaque
fournisseur de prestation qui se sentirait exclu pour de mauvaises
raisons puisse faire appel de son exclusion. Ensuite, il y a l'intérêt
du patient : on est parfaitement conscient que, pour un certain
nombre de patients, la relation nouée avec le médecin (je pense
ici aux personnes âgées, je pense aux patients qui souffrent de
maladies chroniques), cette relation est extrêmement importante,
et le Conseil des Etats permet le maintien de cette relation lorsque
cette relation apparaît comme thérapeutiquement nécessaire, notamment
en fonction de l'âge du patient. Pour le reste, il appartiendra
aux partenaires de définir des critères de qualité et de ce qu'on
appelle l'économicité.
SR
: Comment pourront réagir les patients si leur assurance leur
dit : « On ne rembourse plus votre médecin ! ». Que feriez-vous si cela vous arrivait ?
C'est
vrai. C'est vrai. C'est vrai que j'ai un médecin que, par bonheur,
je consulte assez peu pour l'instant, ça pourrait ne pas durer,
et que j'apprécie beaucoup, et ce serait désagréable de devoir changer
ce médecin. Je crois que c'est propre à tout le monde. J'ai aussi
le sentiment que si mon assurance me disait « On ne couvre
plus ce médecin », je regarderais d'abord quelle assurance
est susceptible de le couvrir. Et je pense qu'à choisir entre mon
médecin et l'assurance, je choisirais mon médecin, et je changerais
facilement d'assurance de base, d'autant plus qu'il n'y a plus aucun
problème maintenant pour changer d'assurance, il n'y a plus de pénalisation
sur le plan de l'assurance de base. Et si ce médecin n'était plus
couvert par aucune assurance, à ce moment-là je m'interrogerais
sur les raisons de cette exclusion, et si cette exclusion ne me
paraissait pas fondée, à ce moment-là je devrais demander à mon
médecin d'entreprendre soit les démarches nécessaires pour qu'il
se fasse reconnaître, parce qu'il serait victime d'un boycott dicté
peut-être par des mesures cartellaires, je ne sais pas quoi, soit
qu'il m'explique lui-même les raisons de son exclusion générale
par toutes les compagnies d'assurance.
Second
Interview
Interview
de Françoise Saudan - Conseillère aux Etats genevoise, radicale,
qui a voté contre la suppression du libre choix du médecin.
SR : En cas de suppression de l'obligation de contracter, sur quels
critères seront choisis les médecins remboursés
?
Le
gros problème avec la suppression de l'obligation de contracter,
c'est les critères que vont appliquer les caisses maladie. Nous
sommes restés en Commission pratiquement une journée entière, en
cherchant quels critères on pourrait imposer aux caisses maladie
pour être sûrs que ces critères ne soient pas uniquement financiers.
On y a renoncé.
SR
: Le Conseil des Etats a donc voté sans définir les critères ?
Non,
les critères ne sont pas définis. On a voté sur une espèce de pensée
qui est en train de se développer, et contre laquelle je lutte,
qui dit que la santé est un secteur économique comme un autre dans
lequel les règles de l'économie de marché, et en particulier la
concurrence, devraient s'appliquer. Je me suis toujours élevée contre
cette position, parce que c'est absolument faux.
SR
: Est-ce qu'on réussira à faire des économies avec cette proposition ?
Je
n'y crois pas personnellement. Je crois que c'est un peu un gendarme
qu'on veut agiter devant certains médecins pour leur dire « Attention,
vous êtes trop dispendieux ! », parce que les moutons
noirs existent également chez les médecins. Mais je ne vois pas
l'efficacité. Même si on arrivait à réduire un tout petit peu les
coûts de la santé, à cause des frais de procédure, et croyez-moi,
les médecins savent aussi utiliser les voies de recours, on va les
perdre. Les caisses maladie devront aussi avoir leurs avocats pour
se défendre, et on va tout perdre en frais de justice. Je ne pense
pas que c'est la voie à suivre. On est dans un domaine totalement
irrationnel où le contrat de confiance que vous avez avec votre
médecin est extrêmement important. Et il faut que vous ayez une
très grande confiance en votre médecin pour accepter qu'il vous
dise : « Ecoutez, non, moi, Monsieur, Madame, j'estime
que vous n'avez pas besoin d'une RMN, j'estime que ce nouveau médicament
peut être remplacé par un ancien médicament, ou même par un générique. ».
Il faut avoir un rapport de confiance extrêmement étroit avec son
médecin, et c'est pour ça qu'on est dans un domaine où l'économie
de marché ne joue pas. Parce qu'on est quelque part dans un domaine
irrationnel.
SR
: Vous dites parfois que les patients devraient faire aussi
leur part. Que devraient-ils faire ?
C'est
une prise de conscience qui est difficile parce qu'on la fait dans
un contexte où la population ne comprend pas que le système de santé
que nous avons en Suisse, qui est à mon avis l'un des meilleurs
au monde, commence à être en danger. Je ne dis pas qu'il est en
danger, je dis qu'il commence à être en danger.
Chacun
a, pardonnez-moi l'expression, tendance dans ce domaine-là à se
refiler la patate chaude. C'est pas de ma faute, c'est l'industrie,
c'est les médicaments. Mais les médicaments, c'est la recherche,
c'est des médicaments absolument extraordinaires qu'on a mis au
point dans notre pays qui permettent de soigner des maladies qui
étaient incurables il y a des années. Alors c'est l'industrie pharmaceutique
pour les uns, après ce sont les médecins, après c'est les assureurs
maladie... On est tous partie prenante et tous responsables de notre
système de santé. Mais ça, je crois que ceux qui sont au coeur,
et qui sont à la fois les payeurs et les bénéficiaires du système
ont une prise de conscience à faire. Et je ne la sens pas encore
se développer. Je préside deux réseaux de santé, on essaye de travailler
dans ce sens-là, et croyez-moi, c'est très difficile parce que les
médecins nous disent très clairement : « Pour nous c'est
difficile d'arriver à faire comprendre à notre patient que ce traitement-là
n'est pas nécessaire... On voit le cas où le patient nous quitte
parce qu'il ira chez le médecin qui lui accordera ce traitement. ».
La problématique est la même pour les caisses maladie : les
caisses maladie qui ont les moyens, à la suite du renversement de
la jurisprudence du Tribunal fédéral des assurances, de jouer les
gendarmes savent très bien que s'ils jouent les gendarmes, leurs
assurés vont les quitter. Ils vont les quitter, et ils seront pris
automatiquement par une autre assurance, puisqu'il y a l'obligation
de s'assurer. C'est l'effet pervers de notre système. Et je crois
beaucoup plus à une prise de conscience, à une responsabilisation
qu'à toutes les mesures telles que la suppression de l'obligation
de contracter, et tout ce qu'on peut imaginer dans ce domaine-là
comme l'enveloppe globale, parce qu'on a tout essayé. Et il faut
être réaliste : tous les systèmes de santé connaissent des
problèmes. Et à mon avis, certains systèmes de santé, comme le système
français, connaissent des problèmes infiniment plus graves que les
nôtres.
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