|
TRAITEMENTS
1.
Est-ce que les médecins essayent d’agir d’abord
sur le mode de vie des patients ?
2.
Est-ce que c’est facile de faire changer le mode de vie d’un
patient ?
3. Manger moins de viande, moins de charcuterie, plus
de légumes fait-il baisser la tension artérielle
?
4.
Que peut-on espérer de la naturopathie ?
5. Quels sont les effets du gui, de la quinine et
puis du persil ?
6. Le médecin ne pourrait pas faire ça,
aussi ?
7. Si on a une fois une tension très haute
faut-il tout de suite commencer à prendre un traitement ?
8. Quels sont les médicaments pour l’hypertension
?
9. Ces médicaments sont-ils chers ?
10. On dit qu’ils représentent à
peu près 12% du marché du médicament. Est-ce
possible ?
11. Quels sont les effets secondaires des médicaments
?
12.
La norme qui baisse n’augmente-t-elle pas le nombre de personnes
sous médicaments ?
13.
L’industrie pharmaceutique et les médecins eux-mêmes
n’ont-ils pas intérêt à faire de l’hypertension
une maladie ?
14. Si je prends un médicament pour l’hypertension
est-ce que ça améliore vraiment ma chance de vivre
un peu plus longtemps ?
15.
Peut-on prendre des bêtabloquants lorsque l’on fait
du sport
?
16. Peut-on donner de son sang lorsqu’on est
hypertendu et sous traitement ?
17. Quel est le pourcentage de patients qui prennent
une seule pilule, et celui de ceux qui en prennent deux ou trois
?
18. Comment les patients prennent-ils leurs médicaments
?
19. Les patients se rendent-ils compte qu’ils
vont prendre leurs médicaments à vie ?
20. Pour un hypertendu jeune de 18 ans, quand
et comment commencer le traitement ?
21. Le pourcentage de patients insuffisamment traités
est-il encore très élevé ?

Question
: Est-ce que les médecins essayent d’agir d’abord
sur le mode de vie des patients ?
GA : En tout cas, on recommande au patient d’avoir une vie
saine, d’éliminer la consommation du sel, comme cela
a été dit. Parce que le mode de vie joue un rôle
important. Le tabac, l’alcool, la sédentarité,
tout ce qu’on recommande et qu’on ne fait pas soi-même.
Question : Est-ce que c’est facile de
faire changer le mode de vie d’un patient ?
GA : Ce n’est pas facile, mais, disons qu’il y
a une bonne action anti-tabac actuellement qui nous aide bien. La
perte de poids ; vous savez qu’au mieux on peut perdre 10%
de son poids corporel en faisant des régimes qui nous font
souffrir. Et, je pense qu’il faut aider avec des médicaments
contre l’hypertension. D’ailleurs, les gens arrivent
très rapidement à la conclusion qu’ils sont
prêts à prendre un médicament.
Question : Manger moins de viande, moins de
charcuterie, plus de légumes fait-il baisser la tension artérielle
?
APB
: Oui, il y a d’abord la perte pondérale qui, quelle
qu’elle soit, quelle que soit la façon dont elle est
obtenue, permet une réduction de la pression artérielle.
Ensuite, la qualité du régime, aussi. Et là,
on a des données assez solides qui montrent que si on enrichit
la diète en potassium, avec des fruits frais, qu’on
l’enrichit en calcium, avec des laitages si possible écrémés,
et que l’on réduit la teneur en viande rouge, en sodium,
on obtient des baisses considérables de la tension artérielle.
Sauf que ces régimes-là sont totalement invivables
et asociaux. Mais ça existe et il a été montré
que sur un certain nombre de mois, c’est vraiment efficace.
GA
: Je crois, c’est vrai, qu’on essaye de faire maigrir
nos patients et qu’on leur dit de moins manger de viande,
d’avoir une vie saine. Il y a toutes ces techniques de relaxation
qui sont aussi très à la mode. Tout ça, c’est
favorable. Cela améliore la qualité de vie, mais c’est
souvent insuffisant.
Question
: Que peut-on espérer de la naturopathie ?
APB : Il y a quelques données. Par exemple, avec l’ail.
Il faut en manger beaucoup, cela fait baisser la pression artérielle,
un peu. Mais bon, socialement, c’est difficile. On peut peut-être
faire baisser la tension avec certains aliments, herbes, plantes,
encore que je me méfierais des plantes parce qu’il
y avait des plantes chinoises qui devaient faire maigrir et qui
conduisaient les gens en dialyse finalement. Donc il faut prendre
certaines précautions. Maintenant, je n’ai pas les
connaissances pour vous dire quelle plante ou quelle naturopathie
va être efficace. Mais peut-être que dans la région
d’Orbe on a des choses ...
GA
: Il y a quelques années, je vous aurais dit que la médecine
complémentaire, c’est un effet placebo, que cela n’a
aucun effet. Et en fait, je crois que la médecine complémentaire
vient en complément à un traitement médical,
et très souvent, elle fait supporter au patient les médicaments
qu’on lui prescrit. A côté de cela, il prend
le médicament homéopathique ou qui lui a été
prescrit par son médecin de médecine complémentaire.
Et je dirais que dans ce sens, c’est probablement un soutien
psychologique qui nous est très utile. Mais c’est une
réponse un peu scientifique et un peu sibylline.
Public
: Au sujet de médicaments dans le domaine des plantes et
de l’homéopathie, je peux vous dire qu’il n’y
a pas de médicaments qui sont efficaces. Par contre, des
mesures, comme vous dites d’hygiène de vie, etc, ça,
on est amené à en parler souvent et cela aide beaucoup
les patients.
Question : Quels sont les effets du gui, de
la quinine et puis du persil ?
GA : La quinine a une action défavorable sur le cytochrome,
sur ces enzymes qui détruisent les médicaments. Alors,
il y a des familles qui, quand elles boivent du Schweppes qui contient
de la quinine, ont des médicaments dont l’effet est
prolongé. Mais comme effet pharmacologique, on l’utilise
soit comme anti-malarique, soit pour éventuellement décontracter
les muscles. Autrement, il n’y a pas d’autres indications,
me semble-t-il. Le persil, je ne sais pas. Comme vous avez entendu,
je ne suis pas un optimiste né dans ce domaine, mais sûrement
que cela ne fait pas de mal. Et puis contrairement à l’ail
que proposait Madame, c’est moins désagréable
pour l’entourage. Le gui est utilisé comme traitement
adjuvant dans le cancer du sein et je ne pense pas qu’il soit
utilisé pour l’hypertension. D’ailleurs je ne
sais pas s’il a un effet, mais c’est souvent un support.
Je ne suis pas opposé à ces utilisations parce que
souvent les médecins n’accompagnent pas bien leurs
malades, surtout dans les maladies chroniques. Et souvent le naturopathe
a les mots, l’empathie et la patience suffisants pour faire
ce complément. C’est dans ce sens que je comprends
la médecine complémentaire.
Question : Le médecin ne
pourrait pas faire ça, aussi ?
GA
: Ecoutez, oui Madame, on devrait. On devrait idéalement.
Mais je dois quand même dire que nous disposons de relativement
peu de temps, même si les nouveaux systèmes tarifaires
privilégient le temps consacré à la consultation.
Et d’autre part, nos arguments sont des arguments souvent
rationnels et je crois que l’être humain a besoin d’irrationnel.
Donc, nous sommes complémentaires.

Question
: Si on a une fois une tension très haute faut-il tout de
suite commencer à prendre un traitement ?
GA : Je pense que nous faisons tous des poussées hypertensives.
Peut-être que les trois animateurs ici ont une pression haute
face au stress de la salle. C’est physiologique. C’est
le chat qui voit un chien et qui doit échapper à l’agression
du chien, il décharge de l’adrénaline, il a
des poils qui se dressent, la pupille qui se dilate, le cœur
qui va très vite et la pression qui monte. C’est sa
planche de salut. Probablement que le chat qui ronronne sur le tas
de bois devant la maison en sécurité a une pression
normale. Je crois que l’être humain est un peu comme
ça. Il faut répéter les mesures pour confirmer
l’hypertension.
Question : Quels sont les médicaments
pour l’hypertension ?
APB : On a beaucoup de chance pour traiter l’hypertension,
parce qu’on a six familles de médicaments, et, au sein
de chaque famille, il y a encore plusieurs dizaines de médications.
Donc, on peut agir avec différents mécanismes et puis
entraîner des synergies entre ces différentes classes.
Finalement, on est assez content. C’est un peu peut-être
comme l’infectiologue qui a beaucoup d’antibiotiques.
On a des armes pour ça. On a d’abord des diurétiques
qui vont entraîner l’élimination du sel par les
urines. Cela va contribuer également à éliminer
l’eau et baisser la pression artérielle. On a des médicaments
qui sont les bêtabloquants, qui vont ouvrir les vaisseaux,
diminuer la pression à l’intérieur et ralentir
également la fréquence cardiaque. On a les médicaments
qu’on appelle les anticalciques, qui vont aussi agir en dilatant
les vaisseaux, mais par un autre mécanisme, via les muscles
qui entourent les vaisseaux, en les ouvrant. On a des médicaments
qui disent au cerveau d’ouvrir, de dilater et de baisser la
pression artérielle. Il y a aussi certaines médications
qui bloquent les hormones qui règlent la pression artérielle.
Dans le rein, on ne sait souvent pas que sont produites des hormones
qui s’appellent la rénine et l’angiotensine qui
vont contribuer à monter la pression artérielle, entre
autres. Et on peut agir sur cette cascade d’hormones, baisser
la pression artérielle, et protéger ainsi les malades
des affections cardiovasculaires. Donc, on a vraiment beaucoup d’armes
et d’outils pour traiter l’hypertension.
Question : Ces médicaments sont-ils chers
?
APB : Non. Les premiers médicaments qui ont été
développés, c’était après la deuxième
guerre mondiale. Il y a toujours cette image de Roosevelt à
Yalta qui avait une pression à 300, parce qu’on n’avait
pas encore de quoi le traiter. Et puis, quelques mois ou années
après, avec des diurétiques, on aurait pu épargner
son attaque cérébrale. Donc, on a des médications
qu’on a depuis longtemps qui ne sont pas chères du
tout. Les diurétiques, ça coûte quelques centimes
par jour. Ce sont les médicaments récents qui bloquent
les systèmes hormonaux qui sont chers.
Question
: On dit qu’ils représentent à peu près
12% du marché du médicament. Est-ce possible ?
APB : C’est tout à fait possible, oui.
GA
: En complément, je dirais que les diurétiques sont
recommandés par la société américaine
d’hypertension et par les Anglais, parce qu’ils permettent
de sauver beaucoup de vies en dépensant peu d’argent.
Mais les nouveaux médicaments protègent les vaisseaux,
protègent le cœur, le cerveau… C’est quand
même un progrès important et je dirais qu’à
choisir, je prendrais plutôt ce type de médicament,
même s’il est cher comme vous le disiez.
APB
: Je suis tout à fait d’accord. Et toutes les façons
pour atteindre la cible que l’on veut atteindre, c'est-à-dire
d’avoir une pression artérielle idéalement à
120/80, il faut de toute façon combiner les médications
et on aura un diurétique avec.
Question
: Quels sont les effets secondaires des médicaments ?
APB : Ils ont tous des effets secondaires, quasiment. C'est-à-dire
que le fait de passer d’une pression artérielle à
230/115 à une pression normale, ça entraîne
déjà un effet secondaire, de la fatigue, de la somnolence,
de l’apathie, du manque d’entrain qu’on peut avoir
simplement en diminuant la pression artérielle. Donc, là
on doit prévenir le patient qu’il va être moins
bien, mais que c’est mieux pour lui. Et puis, après,
chacune de ces classes a ses effets désagréables.
Je ne voudrais par les stigmatiser en les énumérant.
Parce que maintenant, tout le monde lit les effets secondaires.
Les patients nous disent qu’ils ont eu ça et ça
et ça. De fait, c’est réel. Il y a des effets
secondaires. Par exemple la baisse de la libido. C’est surtout
dû aux traitements diurétiques, éventuellement
aux bêtabloqueurs. Mais en fait, on a assez peu d’études
et probablement que toute baisse importante de la pression artérielle
entraîne ce type d’ennuis. On a encore moins de données
chez la femme. C’est peut-être plus difficile à
quantifier. Mais c’est une réalité. Et c’est
probablement une des principales causes de non observance, c'est-à-dire
de non prise des médicaments. Le patient n’étant
pas enclin à parler de cela à la consultation, il
faut que nous l’abordions nous-même.
GA
: Le drame, disons, c’est que ça n’enlève
pas l’envie, ça enlève le pouvoir.
Question
: La norme qui baisse n’augmente-t-elle pas le nombre de personnes
sous médicaments ?
APB : On augmente l’expression de certains malaises, ou de
certains effets secondaires. Mais, ultimement, on sait quand même
que, si on arrive à ces chiffres magiques, on va réduire
la survenue d’une attaque cérébrale de moitié,
etc. On fait ça quand même avec une idée, que
j’espère bonne, derrière la tête.
GA
: Je pense que vous avez beaucoup de cas sélectionnés
difficiles, qu’on vous envoie. D’ailleurs, on est bien
content que vous les preniez, ce qui fait qu’on a les cas
plus faciles. Et la difficulté, elle est, je crois, dans
le premier comprimé qu’on va donner. On va tout d’un
coup faire basculer quelqu’un qui est en bonne santé,
sans symptômes, dans le club des malades. Mais quand même,
dans la grande majorité des cas, les traitements sont bien
supportés. Si le patient est bien discipliné ou marié,
parce que les dames prennent plus facilement les pastilles, les
messieurs ont un peu plus de peine. Mais j’entends, s’il
y a une structure de couple qui fait que, d’abord il n’est
pas mis au ban de la société, que les enfants ne disent
pas que papa est malade parce qu’il prend une pastille, parce
qu’il faut éduquer la famille. Cela passe assez bien,
et puis on peut aller progressivement jusqu’aux trois, quatre,
cinq pastilles par jour. Mais, j’entends, peut-être
sur une année. Il me semble que ça se passe quand
même assez bien.
Question : L’industrie pharmaceutique
et les médecins eux-mêmes n’ont-ils pas intérêt
à faire de l’hypertension une maladie ?
APB : C’est indéniable qu’il y a un matraquage
de la part des boîtes pharmaceutiques et même des fournisseurs
d’appareil, parce qu’il y a un marché énorme.
Donc, c’est évident qu’il y a une pression de
ce côté-là, et on peut quand même garder
une certaine lucidité par rapport au problème.
SR
: Justement, quand on baisse la norme, on augmente le nombre de
malades, donc le marché augmente aussi.
APB
: C’est vrai, mais j’ose croire que ce ne sont pas les
directeurs de Novartis qui établissent les guidelines.

Question : Si je prends un médicament
pour l’hypertension est-ce que ça améliore vraiment
ma chance de vivre un peu plus longtemps ?
APB : Il y a vraiment une relation de cause à effet entre
la diminution nette de la mortalité et les antihypertenseurs
sur les maladies cardiovasculaires. On a des données pour
ça, je crois, qui sont vraiment bien établies.
GA
: Je crois qu’il y a un élément important à
savoir. C’est que l’espérance de vie en 1900,
ce n’est pas si vieux que ça, était de 45 ans
pour les hommes et qu’elle est passée à 76,2
ans. Donc on a pratiquement doublé l’espérance
de vie, mais on a une population vieillissante. Alors maintenant
vous avez raison, peut-être que c’est un choix personnel
de dire : « Je préfère mourir plus jeune, je
m’économise les dernières années les
plus dures », c’est un choix personnel. Mais nous sommes
convaincus qu’il faut traiter l’hypertension d’abord
par des moyens simples, par une qualité de vie meilleure,
ensuite en diminuant le sel, et en diminuant le stress. Vous vivez
dans un monde de stress, comment voulez-vous le diminuer le stress
? Allez garder les moutons comme les Grecs ! Je pense que c’est
sûrement favorable, mais il faut vivre avec son temps. Prenez
des pilules si vous voulez vivre avec votre temps, et puis, sinon,
vous êtes libre, toujours.
Question : Peut-on prendre des bêtabloquants
lorsque l’on fait du sport ?
APB : Pour le sport, il est vrai que si j’ai à ma consultation
un sportif, j’éviterais de lui prescrire la classe
des bêtabloquants. Il va m’en vouloir, parce que dans
le col, avec son VTT, il ne pourra plus augmenter sa fréquence
cardiaque. Donc, il vaut mieux choisir des médications qui
sont plus neutres, pour la pratique d’un sport.
Question
: Peut-on donner de son sang lorsqu’on est hypertendu et sous
traitement ?
GA : Je crois qu’il n’y a pas de contre-indication à
donner son sang, mais les donneurs de sang deviennent de plus en
plus sélectionnés s’ils prennent des médicaments.
On n’a plus le droit d’être donneur pour des questions
législatives, mais du point de vue physiologique, il n’y
a pas tellement de problèmes.
Question
: Quel est le pourcentage de patients qui prennent une seule pilule,
et celui de ceux qui en prennent deux ou trois ?
APB : Environ 30% des malades hypertendus vous répondront
: « Un seul médicament ». Et environ 60%, deux,
voire trois médicaments.
Question : Comment les patients prennent-ils
leurs médicaments ?
PH : Je me souviens de pas mal de patients qui parlaient de comment
ils prenaient leurs médicaments. Et, en fait, d’un
côté il y a les patients qui ont des symptômes
qui, peut-être, vont décider d’eux-mêmes
de prendre plus de médicaments quand ils ont plus de symptômes.
Cela, c’est déjà un problème lié
au traitement. D’un autre côté, il y a des patients
qui n’ont pas de symptômes et quand ils prennent des
médicaments, ils sont plus malades. Et il y a des patients
qui disent : « Je vais prendre mes médicaments, mais
je vais décider de prendre un peu moins, parce que moi je
suis mieux quand j’ai la tension un peu plus élevée.
Disons, moi, je suis mieux à 150, 160 ». Je pense que
ce qui est intéressant, c’est de voir un peu les attentes
que les patients ont des médicaments, qui ne sont pas tout
à fait les mêmes que les attentes des médecins.
Question : Les patients se rendent-ils compte
qu’ils vont prendre leurs médicaments à vie
?
PH : Je me souviens d’un cours qu’on avait fait pour
des patients hypertendus qui avaient des hypertensions difficiles
à contrôler, qui étaient suivis depuis des années.
Disons des patients qui auraient dû avoir une certaine connaissance
après tant d’années chez le médecin.
Mais quand l’infirmière leur a expliqué que
c’est une maladie qui ne se guérit pas et qu’ils
allaient devoir prendre ces médicaments pour le reste de
leur vie, il y avait deux ou trois de ces patients qui ont dit :
« Quoi, je vais devoir prendre ces médicaments pour
le reste de ma vie ? Je n’avais jamais compris ça.
» Et ça m’a vraiment frappée, parce que
je me suis dit que ce sont des gens qui voient leur médecin
très régulièrement, qui lisent sur l’hypertension,
et qui n’arrivent pas à caser cette idée-là.
Et même, souvent quand j’observe des consultations,
je vois qu’il y a des médecins et des patients qui
parlent avec le même langage, avec les mêmes mots, mais
qui probablement sont en train de parler de choses très différentes.
Et je me suis posée la question de savoir ce que ça
veut dire de contrôler son hypertension pour certains patients.
Et je pense que contrôler, souvent, ça veut dire contrôler
à tel point que je peux arrêter les médicaments.
Pour le patient, c’est ça la réussite. C’est
d’arrêter les médicaments, c’est de contrôler
son corps, de reprendre le contrôle.
APB
: Moi, je suis très humble quand j’entends cela, parce
que c’est vrai que contrôler, pour nous, c’est
atteindre ce chiffre le plus bas possible ; et sous-entendu avec
des médicaments que vous allez prendre toute votre vie. Je
pense qu’on doit vraiment être un peu critique par rapport
à ce qu’on raconte et le reformuler indéfiniment
parce que, vraiment, quand j’entends cela, je m’aperçois
qu’on n’est pas clair.
PH
: Je pense que cette idée de vouloir contrôler, disons
notre corps, notre santé, c’est quelque chose qui revient
souvent dans les entretiens. Pas juste autour de l’hypertension,
mais pour d’autres problèmes de santé aussi.
Et, ces patients qui décident comment et quand prendre leurs
médicaments, ça fait partie de ça, en fait.
Ils se disent : « Moi, je connais mon corps, je sais ce qu’il
faut faire, alors même si le médecin me dit qu’il
faut prendre trois médicaments tous les jours, moi je sais
que trois médicaments, pour moi, c’est trop, alors,
je ne vais en prendre que deux. Et je sais que de prendre deux médicaments
en même temps le matin, ça va me faire des problèmes
à l’estomac, alors je vais les espacer ». Et
souvent, on n’en parle pas. Parce que le patient n’ose
pas, ou parce que le médecin ne pose pas les questions. Parce
que tous les deux croient que l’autre comprend ce qu’ils
disent.
Question : Pour un hypertendu jeune de 18 ans,
quand et comment commencer le traitement ?
GA : J’ai une histoire vécue, assez poignante, d’une
maman qui vient avec son fils de 16 ans faire une visite médicale
pour un examen d’apprentissage. Le papa est décédé
assez jeune, il était vigneron. Et la maman fait tout pour
que ce domaine puisse être remis au fils, mais il a 16 ans
et encore beaucoup de choses à apprendre. Elle vient le présenter
comme étant le plus beau bijou existant dans la région
d’Orbe et environ. Et découverte d’une tension
artérielle élevée chez un sportif, chez un
jeune homme en bonne santé, qui ne fume pas, qui a une vie
saine. C’était intéressant parce que ça
a fait l’objet d’une discussion. Le patron du service
d’hypertension à l’époque à Lausanne
disait : « Mais, il faut le traiter, c’est absolument
évident ». Et puis, la maman disait : « Mais
si on le traite, c’est qu’il est malade ». Je
crois que ça a mis trois ans pour essayer de faire accepter
que l’hypertension n’est pas forcément une maladie
grave, pour autant qu’on en prenne soin et qu’on la
traite. Il faut évidemment éviter de donner des médicaments
qui donnent des effets secondaires. Il prend actuellement un médicament
qui est bien toléré, et il le prend pour pouvoir faire
normalement son métier, et ça se passe bien. Mais,
c’est vrai que c’est un traumatisme à 16 ans.
Ffinalement, il est motivé et prend son traitement. Il prend
sa pastille, c’est devenu une habitude. Il est tombé
dans ma salle d’attente sur une bande dessinée qui
avait été faite par une firme pharmaceutique qui déculpabilisait
les gens ayant une hypertension. Il y avait un coureur automobile
qui était hypertendu et qui prenait une pastille. Cela lui
a fait le déclic et ensuite il a dit : « Il n’y
a pas de problème, je vais prendre ma pastille et puis je
serai comme tout le monde ». Là, ça c’est
bien passé. Mais je trouve effectivement que c’est
difficile. On se demande si en lui donnant un médicament
à vie, on va lui être vraiment utile, ou est-ce qu’on
va lui nuire quelque part. Donc, on choisit les molécules
bien connues où les risques sont les plus faibles possibles.
Et il n’a pas d’effets secondaires. Cela dépend
aussi de la manière d’appréhender son traitement.
Il y a une équipe, il y a la famille, il y a le médecin,
il y a l’hypertendu, il faut les reconvoquer périodiquement,
parce que tout le monde essaye d’arrêter le traitement.
Au début on les convoque tous les mois, tous les trois mois,
puis tous les six mois. Il doit refaire son ordonnance après
six mois, mais sans que je le voie. L’assistante me dit qu’il
a passé. Donc, j’imagine qu’il prend son médicament.
Question
: Le pourcentage de patients insuffisamment traités est-il
encore très élevé ?
APB : Il est élevé. En Suisse, on n’a pas des
données précises à grande échelle. Souvent,
en se calquant sur les pays anglo-saxons, je pense qu’on s’approche
de la vérité. D’après les données
américaines, on sait qu’environ deux patients sur trois,
parmi les hypertendus, savent qu’ils sont hypertendus. 60%
sont traités et parmi tous ceux-là, seulement 30%
sont contrôlés selon ma définition, c'est-à-dire
avec des valeurs de pression artérielle normale. Mais les
derniers chiffres montrent une amélioration puisqu’on
est maintenant à 34% pour les personnes contrôlées.
On doit probablement être dans ces chiffres-là. On
a quelques enquêtes, mais qui ne sont pas toujours très
bien menées en Suisse. Mais ça doit être de
cet ordre-là.
GA
: J’aimerais quand même dire un message optimiste. C’est
vrai qu’on n’arrive pas à stabiliser les pressions
artérielles, mais en fait, les mêmes statistiques disent
qu’une réduction de 2 millimètres sur la tension
artérielle réduit les accidents vasculaires cérébraux
de 10%, et les infarctus du myocarde, de 7%. Donc, même si
on n’arrive pas encore à atteindre les valeurs cibles,
on fait quand même du bon travail. On essaye de se rassurer
comme on peut.
|