Presse

Les Forums Louis Jeantet
 


24.11.2001 

Une mode inquiète les médecins: se faire vomir n'est pas un jeu

ANOREXIE Comme la boulimie, elle conduit de nombreuses jeunes filles à l'hôpital.


Lorsqu'elle est entrée à l'hôpital, la jeune fille pesait 36 kilos pour 1 m 70. Elle y est restée six mois. "Les trois premiers ont été terribles, c'était une véritable désintoxication. Maintenant j'ai repris du poids. Mais je sens que la maladie est encore là. Dans le couloir. Elle m'attend. Je cherche encore la cause de ce qui m'est arrivé et tant que je ne la trouverai pas, je ne serai jamais libérée."

L'anorexie frappe essentiellement les adolescents, apprenait-on jeudi soir à l'occasion d'un forum Louis-Jeantet* sur le sujet. Et surtout les filles: une sur cent. Cette pathologie conduit à la mort dans 7% des cas. La boulimie, dont il a aussi été question, est moins dangereuse mais source de très grandes souffrances. "Dans les pires moments, j'en étais arrivée à sept crises de boulimie par jour, a ainsi expliqué une autre jeune fille. Je me sentais vraiment en transe. Je décrochais complètement du monde, je ne pensais qu'à une seule chose: la nourriture. J'étais capable de passer trois quarts d'heure à me préparer un repas. Il ne fallait surtout pas me parler pendant ces moments-là..."

Le témoin décrit qu'elle avalait ensuite des assiettes de pâtes, des boîtes de thon, des biscuits.... Avant d'aller se faire vomir dans les toilettes. "Entre le repas et les vomissements, chaque crise durait environ deux heures. Alors, à raison de sept crises par jour, j'y passais quotidiennement 14 heures... J'ouvrais les yeux le matin, je pensais à la bouffe et je me couchais lorsque j'avais vomi pour la dernière fois."

Stade pathologique
Françoise Narring, médecin à l'Unité multidisciplinaire de santé des adolescents du CHUV, explique que dans une enquête suisse faite sur les 15-20 ans, on constate qu'une fille sur deux se trouve trop grosse, qu'une sur quatre suit un régime et 3% d'entre elles se sont déjà fait vomir: "Elles sont de plus en plus nombreuses à suivre des régimes, parfois ça les envahit à tel point qu'elles ne peuvent plus s'investir ailleurs, dans leurs études par exemple." Dans le public, la mère de deux adolescentes s'inquiète: "Mes filles mangent, puis se font vomir. Elles me disent que c'est une mode que toutes leurs copines font ça..." Alain Perroud, psychiatre à Ville-la-Grand en France, explique que pour être considéré boulimique, il faut franchir un stade pathologique: au moins deux crises par semaine pendant un an ou deux. "Mais les jeunes filles que vous décrivez, poursuit le médecin, jouent un jeu très dangereux, elles
passent tout près du gouffre." Existe-t-il un profil type des anorexiques, des boulimiques et de leur famille? Pas vraiment répondent les médecins. Mais Pierre Scheidegger, psychologue à Genève, donne tout de même quelques pistes. Il décrit des adolescentes qui ont souvent une peur panique de la vie affective et émotionnelle. "Elles sentent que ces envies débordantes les menacent. Les anorexiques arrivent à les maîtriser et ça leur donne un sentiment de triomphe. Les boulimiques cèdent et en souffrent." Parfois d'ailleurs, les périodes d'anorexie et de boulimie se succèdent chez une seule et même personne. A noter que, chez les jeunes filles anorexiques, l'interruption du cycle menstruel peut être l'un des effets précoces de la pathologie.

Le psychologue rappelle encore qu'entre 15 et 20 ans l'adolescent doit pouvoir s'émanciper en se confrontant à sa famille. Sinon, il cherchera d'autres boucs émissaires, la nourriture par exemple. On trouve assez souvent des jeunes gens souffrant de boulimie ou d'anorexie dans les familles qui craignent les conflits, qui les étouffent ou qui les nient. Or, selon lui, il n'y a pas d'évolution possible sans bagarre préalable.

CATHERINE FOCAS

Toute modification et reproduction interdites.