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DIAGNOSTIC PRECOCE
1.
La fréquence du cancer de la prostate augmente. Pourquoi ?
2.
Comment interpréter les résultats du PSA ?
3. Quelles sont les limites du test de PSA ?
4. Quelle est la différence entre le PSA libre
et le PSA total ?
5. Quelles sont les limites
que peut atteindre le PSA ?
6. Les valeurs du PSA peuvent-elles varier dans la
journée ?
7. Les résultats du PSA varient-ils d'un laboratoire
à l'autre ?
8.
Qu’est-ce qu’une biopsie de la prostate ?
9.
La biopsie risque-t-elle de disséminer les cellules cancéreuses
dans les tissus environnants ?
10.
Les biopsies permettent-elles de dire quel type de cancer a le patient
?
11.
Peut-on savoir après combien de
temps le cancer devient méchant ?
12. L'échographie est-elle un
moyen de détection du cancer de la prostate ?
13.
Vous êtes 3 médecins devant
nous, avez vous personnellement fait un test de PSA ?
14.
Au moment de faire le test faut-il évoquer
ses limites et ses conséquences avec le patient ?
15.
Le test de PSA permet-il de diminuer
la mortalité ?
16.
Pouvez-vous assurer qu'un dépistage
précoce ne peut pas prolonger la vie ?
17.
Peut-on envisager de lancer une campagne
de dépistage systématique du cancer de la prostate
?
18.
Une campagne de dépistage pourrait-elle
être freinée à cause de son coût ?

Question
: La fréquence du cancer de la prostate augmente. Pourquoi ?
AJ : Avant, le seul moyen de détecter un cancer de la prostate,
c'était le toucher rectal qui est un geste que les patients
n'adorent pas particulièrement, et que les médecins
n’aiment pas non plus. Donc je pense qu'il n'est pas pratiqué
de façon véritablement systématique, même
si c'est quelque chose qu'on enseigne. Et d'autre part, c'est un
geste qui n'a pas les caractéristiques idéales pour
détecter des cancers à un stade précoce, et
il ne détecte pas tous les cancers qui ne sont pas situés
dans la partie postérieure de la prostate qui est accessible
via le doigt au niveau du rectum. Donc, avant on ne découvrait
que les cancers détectés par le toucher rectal ou
par les symptômes qu'ils peuvent donner, en sachant que les
symptômes du cancer, dans une certaine mesure, si c'est des
symptômes locaux, sont exactement les mêmes que ceux
de l'hypertrophie de la prostate. D'ailleurs statistiquement ils
sont moins nombreux, moins importants.
Maintenant, avec le PSA, qui est un anti-gène prostatique
qui est produit par les cellules de la prostate, on a un moyen très
simple (un simple échantillon de sang) de détection.
On peut tirer une sonnette d'alarme, dont on verra si c'est à
tort ou à raison, mais qui génère à
ce moment-là une suite d'examens qui peuvent aller jusqu'à
la détection de cancers localisés qu'on n'aurait pas
trouvés autrement Et donc le nombre des cancers augmente,
et ça c'est une constatation qui est faite dans tous les
pays où ce test chimique est utilisé couramment. Mais
la mortalité est stable dans nos pays européens, elle
tend à diminuer aux USA. On ne sait pas encore très
bien à quoi sont dus ces possibles changements.
Question : Comment interpréter les
résultats du PSA ?
CI : J'aimerais revenir un tout petit peu sur l'avènement
du PSA, de cet anti-gène (Prostat Specific Antigene, c'est
l'acronyme du jargon anglo-saxon, donc anti-gène spécifique
de la prostate). On l'a mis en évidence à la fin des
années 80, et pendant 5 ou 6 ans, je m'en souviens encore,
on recevait des questions d'internistes : "PSA 6, 7 : que faire
?". Je dois dire que passablement d'entre nous disaient : "Bon,
ben voilà, 6 ou 7 de PSA, ben voilà quoi…".
Et il y a eu quand même un tournant en 1994 qui nous est venu,
il faut bien le dire, des Etats-Unis. Il y a un confrère
là-bas qui a, sur 6'000 patients, fait un travail où
il s'est dit : ce PSA, qui donc est un clignotant d'une maladie
de la prostate, est-ce que ce PSA pourrait nous aider à trouver
des tumeurs à un stade un peu plus guérissable que
tout ce qu'on a vécu jusqu'à maintenant ? Et, sur
ces 6'000 patients, ce travail a démontré que lorsqu'on
faisait, pour trouver une tumeur de la prostate, un toucher rectal,
eh bien chez ces patients-là découverts avec le toucher
rectal, 1/3 d'entre eux avaient une maladie localisée (seulement
1/3 !), 2/3 découverts au toucher rectal avaient une maladie
déjà à l'extérieur de la capsule de
la prostate. Si, par contre, on doublait le toucher rectal d'un
PSA, eh bien on augmentait le taux de maladies localisées
découvertes d'un facteur de 2, c'est-à-dire qu'on
avait 2/3 des patients diagnostiqués avec un cancer qui cette
fois-ci avaient une maladie localisée. Alors ça, évidemment,
pour toute une série de praticiens, pas seulement les urologues,
c'était un progrès parce que beaucoup d'entre nous
se sont heurtés à des malades dépassés,
où le train avait fichu le camp sous le nez du praticien,
et on n'était plus en possibilité de proposer un traitement
en vue d'une guérison. C'est la révolution qui a fait
qu'on s'est mis vraiment à faire le PSA plus souvent.
Question : Quelles sont les limites du test
de PSA ?
AJ : Il y a 2 problèmes : le premier c'est les caractéristiques
de ce test. Quand vous faites un test, de deux choses l'une : il
est positif, ou il est négatif. On n'a pas trouvé
encore une troisième possibilité. S'il est positif,
la question se pose : est-ce que c'est vraiment le reflet d'un cancer,
ou bien est-ce ce qu'on appelle un faux positif ? On sait que, quand
on a une hypertrophie de la prostate, on peut avoir un PSA légèrement
augmenté. Donc un PSA augmenté n'est pas synonyme
dans 100% des cas de cancer de la prostate parce que, sur l'ensemble
des dosages de PSA qu'on fait, le pourcentage de faux positifs,
c'est-à-dire de valeurs légèrement augmentées
qu'on appellera pathologiques, sont plus représentatives
de maladies bénignes de la prostate que de cancers. Et puis
il y a un autre problème avec le test, c'est que, s'il est
négatif, ça peut être ce qu'on appelle un vrai
négatif, ce qui veut dire que le PSA est normal, vous n'avez
pas de cancer. Ou ça peut être un faux négatif,
c'est-à-dire que le PSA est normal mais vous avez un cancer
de la prostate. Aucun test n'est parfait. Et en général,
si vous voulez détecter tous les cancers de la prostate,
vous aurez une limite du PSA qui sera très basse, mais le
corollaire c'est que vous aurez alors une très grande majorité
de ce qu'on appelle des faux positifs et vous agiterez le grelot,
le spectre du cancer vis-à-vis de gens qui ne l'ont pas.
Et ils auront des biopsies de la prostate. Donc le test lui-même
a ses limites. Et ce qui apparaît maintenant c'est que les
valeurs normales changent avec l'âge et qu'il faut adapter
finalement le seuil de ce qu'on appelle normal par rapport à
l'anormal en fonction de l'âge. Il y a encore quelques améliorations
mais qui ne changent pas fondamentalement le problème.
Maintenant l'autre problème c'est que de faire un dosage
n'a pas nécessairement une valeur pronostic. Et un des problèmes
avec le cancer de la prostate, c'est qu'il y a toute une série
de cancers de la prostate qui restent localisés et qui, sur
des périodes longues (souvent plus de 10 ans), ne vont pas
se manifester. Et ça, vous ne pouvez pas le savoir avec le
PSA. Vous risquez de le savoir avec des biopsies de la prostate.
Je pense que là, il y a d'autres questions et c'est à
mon collègue urologue de répondre…
Question : Quelle est la différence entre
le PSA libre et le PSA total ?
CI : Dans le sang, le PSA peut se trouver sous forme complexée
à une protéine ou sous forme libre. Et le rapport
entre les deux formes peut orienter quant à la probabilité
de cancer. Mais de nouveau, il n'y a pas de chiffre absolu, et plus
ce rapport est bas, plus il y a une probabilité élevée
de cancer. Mais de nouveau, selon où on met la barre, on
va être plus ou moins discriminatif, comme avec le PSA lui-même,
pour détecter quelque chose.
AJ : Le PSA tout seul, c'est déjà compliqué,
le PSA total et le rapport du PSA libre rajoute probablement un
petit gain en sensibilité, c'est-à-dire dans la capacité
à détecter la maladie, ça ne change pas fondamentalement
les données. Ce n'est donc pas la panacée.

Question : Quelles
sont les limites que peut atteindre le PSA ?
CI :
Quand le PSA est élevé, c'est que dans la prostate,
ça ne va pas. Le problème du PSA c'est que c'est un
marqueur qui, il est vrai heureusement, est spécifique d'organe,
mais qui n'est pas spécifique de maladie. Et une maladie
de la prostate, comme une prostatite, même sans symptômes
peut tout d'un coup envoyer le PSA à des valeurs inquiétantes,
30, 60 et même plus. Ça démontre vraiment, et
c'est le problème du PSA, que c'est un marqueur spécifique
d'organe, mais pas de maladie. Mais c'est déjà une
chance quand même qu'on ait un marqueur spécifique
d'organe.
Question : Les valeurs du PSA peuvent-elles
varier dans la journée ?
CI : Ce qui est certain, c'est que si on mesure le PSA le matin
et le soir le PSA, il y aura déjà une variation qui
est de l'ordre de 10 à 20%. Donc là, il y a un problème
de précision juste sur une journée. Il y a une variabilité,
ça c'est certain.
Question : Les résultats du PSA varient-ils d'un laboratoire
à l'autre ?
AJ : Je pense que chaque laboratoire
devrait établir ses valeurs dites normales, ce qui n'existe
pas à ma connaissance, ou avoir une donnée référence
qui permette d'étalonner tous les laboratoires et d'avoir
un accord entre eux. Je pense que ça reste à faire.
CI : Par rapport à la variabilité, au niveau des labos,
c'est certain qu'il y a des choses qui sont différentes.
Mais ce qui est important avec le PSA, c'est le suivi longitudinal
des patients. Et c'est pour ça que, une fois qu'on a commencé
dans un labo, il faut tâcher de rester dans le même
labo en raison de ces petites fluctuations. Ce ne sont pas des fluctuations
énormissimes, mais ce sont des fluctuations, et une fois
qu'on est dans un labo, il faut tâcher de retourner dans ce
labo. Donc, si on est fidèle à un labo et si on a
un suivi longitudinal correct, on atténue un peu le problème
de cette variabilité.
Commentaire :
J'aimerais apporter un complément d'information puisque je
suis un spécialiste d'analyses de laboratoire. J'ai introduit
le PSA à l'hôpital cantonal avec Monsieur ISELIN. Ce
que je voudrais dire, c'est que le PSA d'abord est une molécule
inhomogène, et donc il y a plusieurs formes circulantes,
et toutes ces formes ne sont pas détectées par les
différents tests. D'autre part, le coefficient de variation,
c'est-à-dire la variabilité de ces tests, est de l'ordre
de 8% pour les valeurs basses et de l'ordre de 5% pour les valeurs
élevées, ce qui correspond si on veut à des
tests standards. Maintenant, au niveau de la comparaison des laboratoires,
il existe depuis à peu près maintenant 9 ou 10 ans,
un standard dit OMS, qui est un mélange de PSA, et, en principe,
tous les industriels devraient utiliser ce standard pour avoir des
résultats identiques. Mais en fait tous ces dosages sont
des dosages extrêmement délicats parce qu'il faut aller
chercher, avec un outil qu'on appelle un anti-corps, des molécules
qui sont très différentes et qui sont dans un milieu
qui, lui, diffère de jour en jour. Et donc en fait ces variations
peuvent être assez différentes d'un laboratoire à
l'autre, bien que les laboratoires travaillent correctement. C'est
ça qu'il faut savoir, et les contrôles internationaux
qui sont faits démontrent que le test du PSA est aussi bon
que d’autres tests, par exemple le test TSH qui est le plus
pratiqué dans ce domaine-là. Le test du PSA d'un point
de vue analytique est tout aussi bon. Par contre, en fonction du
standard qu'utilise l'industriel, eh bien on aura des résultats
qui seront différents. Et juste un dernier point, à
propos du conseil de ne pas changer de laboratoire, mais quand même,
au bout d'un certain temps, les laboratoires changent de techniques
et au bout de 7 ans, bien que vous alliez dans le même laboratoire,
si on veut être à la page et fournir les résultats
rapidement, on doit aussi changer d'instruments. Et bien que l'on
reprenne les mêmes réactifs, on aura une légère
différence.
Question : Qu’est-ce qu’une biopsie
de la prostate ?
CI : La biopsie de la prostate, ce sont en fait des biopsies parce
que justement, depuis le PSA on s'est rendu compte qu'il ne fallait
pas juste mettre une aiguille dans le nodule qu'on touchait. Donc
maintenant les biopsies sont devenues des pratiques systématiques
et on a compris qu'il fallait faire non pas une seule biopsie par
côté mais trois, voire 4 biopsies de chaque côté
de la prostate. Et ceci sous guidage ultra-sonographique. Il faut
positionner dans l'anus du patient une petite sonde à ultrasons
qui nous permet de bien voir la prostate (alors ça évidemment,
c'est d'un inconfort relatif, c'est comme un gros suppositoire),
et sous ce guidage ultra-sonographique, on fait d'abord une anesthésie
locale vers le haut de la prostate, et ensuite, avec un inconfort
qui est maintenant diminué grâce à l'anesthésie
locale, on prend ces prélèvements de chaque côté
: l’un tout en haut, l’un un peu en-dessous, un autre
un peu plus bas et un tout en bas, et de chaque côté
on fait donc la même chose. Voilà comment ça
se pratique.
Question
: La biopsie risque-t-elle de disséminer les cellules cancéreuses
dans les tissus environnants ?
CI : Dans
la biopsie où l'aiguille pour aller jusqu'à la prostate
doit franchir d'autres tissus, on pourrait théoriquement
imaginer qu’il pourrait y avoir un risque de dissémination.
Il faut savoir que l'aiguille qui fait cette biopsie enferme la
carotte prélevée, en quelque sorte, et c'est probablement
pour cette raison qu'on n'a aucune étude, depuis que des
biopsies sont faites, qui démontre qu'il y a de la dissémination.
Donc il n'y a pas de soucis à se faire, mais c'est clair
que le bon sens permet de se poser la question. Réponse :
il n'y a pas de dissémination à cause de la biopsie.
Question
: Les biopsies permettent-elles de dire quel type de cancer
a le patient ?
CI : On
a effectivement, heureusement, certains paramètres, et on
a notamment un score pour ces biopsies. Ces scores ont été
établis par un Monsieur Gleason, qui s'est rendu compte en
fait d'une chose assez simple, que n'importe qui peut comprendre,
c'est qu'on peut chiffrer la méchanceté du cancer
en regardant à quel point les glandes de la prostate sont
désorganisées par le cancer. Et ça se voit
parfois presque à l'œil nu sur une coupe. Il a établi
5 degrés de désorganisation des glandes normales de
la prostate, le grade 5 étant le plus mauvais et le plus
bénin étant le 1. Grâce à cette gradation,
on peut effectivement donner un élément de méchanceté
au cancer. C'est probablement l'élément le plus important
parce qu'un grade 5, c'est vraiment le signe qu'il y a une nuisance
aiguë de la biologie tumorale, alors qu'un grade 1 à
2, c'est beaucoup moins grave. Pour compliquer un tout petit peu
la chose, ces arrangements de glandes dans la prostate sont variables
d'un endroit à l'autre. Alors Gleason a dit qu'il faut voir
quels sont les arrangements prédominants, et ensuite quels
sont les dérangements non prédominants. C'est quand
même important parce qu'après on combine 2 scores.
Beaucoup d'entre vous ont vu leur Gleason, et en fait, on ne calcule
pas de 1 à 5 mais de 2 à 10. Ça, je crois que
c'est important, et je pense que d'ici 5 à 10 ans beaucoup
d'hommes sauront quel Gleason ils ont eu à leur biopsie,
et grâce au Gleason ils peuvent attendre et ne pas se faire
opérer.
Question
: Peut-on savoir après combien de temps le cancer devient
méchant ?
CI
: Ça nous donne l'occasion de parler des paramètres
d'un cancer. Il y a 3 paramètres très importants :
c'est le PSA, puisqu'on en parle depuis le début de la soirée,
c'est ce fameux Gleason, qui, je le répète, est un
excellent facteur pronostic, je peux vous donner plusieurs travaux
là-dessus depuis des années, et le troisième
paramètre, c'est ce qu'on sent avec les doigts. Et on a pris
des milliers de patients qui ont eu des biopsies avec ces 3 paramètres,
et ensuite on a comparé, après les avoir opéré,
ce qu'on obtenait dans la glande enlevée. Grâce à
ça, on a pu un peu voir à quel point la tumeur était
méchante, et surtout avoir certains facteurs pronostics.
Et maintenant, on peut dire : "Voilà, Monsieur Dupont
a un PSA à 6, on sent un petit nodule à droite, il
a un Gleason à 5. Il a tant de probabilité d'être
guéri et d'avoir une tumeur dans sa prostate avec ce genre
de constellation.". Donc là on a maintenant un outil
qui nous donne un tout petit peu les directions dans lesquelles
vont partir ces différents cancers qui ont des évolutions
différentes selon leurs paramètres.
AJ : Il faut peut-être juste redire que ce sont des données
statistiques qui définissent qu'il y a plus de chances d'être
dans telle situation que dans une autre. Mais ça n'est jamais
d'une précision de 100%. On n'arrive pas à obtenir
cette précision de 100%. On a une approximation de la probabilité,
et c'est je pense, là-dessus qu'on peut construire une attitude
thérapeutique raisonnable. On ne peut pas faire mieux jusqu'à
présent.
Question
: L'échographie est-elle un moyen de détection du
cancer de la prostate ?
CI : Ça
n'a aucune valeur de détection. Dans le cadre de la biopsie,
l'échographie trans-rectale nous permet de prélever
du tissu prostatique, et non plus, comme il y a 15 ans, d'aller
au bout du doigt, de planter l'aiguille dans une induration et après
de recevoir par le pathologue la joyeuse nouvelle qu'on a un morceau
d'artère iliaque, n'est-ce pas. Moi j'ai reçu ça
comme jeune assistant, à l'époque où on ne
mettait pas l'aiguille où il fallait parce qu'on n'avait
que le doigt, et on n'était pas précis. Grâce
maintenant à l'échographie, eh bien on peut vraiment
cibler les biopsies. Mais l'image que l'on a ne va pas nous aider
à voir le cancer. Malheureusement pas. On a eu de grands
espoirs au début, et ces espoirs ont été battus
en brèche il y a déjà plusieurs années.
La spécificité de ces images est totalement insuffisante
malheureusement. Et d'ailleurs c'est un problème général
du cancer de la prostate comparé à d'autres cancers.
Si je prends, par exemple pour l'urologue le cancer du rein, on
fait un scanner, on voit le cancer. Avec le cancer de la prostate,
on a un problème d'imagerie. Ce n'est pas facile.
Question
: Vous êtes 3 médecins devant nous, avez vous personnellement
fait un test de PSA ?
GA
: Alors écoutez, est-ce que vous connaissez la politique
de l'autruche ? Il me semble que la démonstration ce soir
a été qu'on ose la pratiquer en toute quiétude.
Le test n'est pas parfait, le toucher rectal n'est pas parfait,
la biopsie ne donne pas tellement de pronostic, la biologie moléculaire
ne donne pas encore tous les espoirs qu'on pouvait imaginer, si
bien que je l'ai fait une fois. Je ne sais pas quand je le répèterai,
mais je joue à la politique de l'autruche jusqu'à
la preuve de l'infaillibilité du test.
AJ : Euh, on ne me l'a pas fait, et je n'ai pas demandé à
ce qu'il soit fait.
CI : Je ne l'ai pas encore fait car j’ai 45 ans. Mais je ferai
mon premier PSA dans 5 ans, quand j’aurai 50 ans. Et je pense
que je serai relativement sous pression. Ceci dit, en le faisant,
je sais exactement, si j'ai une tumeur, où j'irai me faire
opérer.
Question
: Au moment de faire le test faut-il évoquer ses limites
et ses conséquences avec le patient ?
GA
: Alors oui, c'est sûr qu'on s'est un peu structuré
avec les années, et je crois que maintenant on discute de
l'intérêt du test au même titre qu'on discute
de l'intérêt d'une mammographie pour la prévention
du cancer du sein, et des limites du test. Ce qui pour moi n'est
pas tout à fait clair, c'est que les valeurs pronostic décrites
ne paraissent pas toujours correspondre vraiment à l'évolution
clinique du cancer. On a l'impression qu'on n'arrive pas à
savoir quel est le cancer qui sera vraiment méchant et puis
celui qui va ronronner en fin de compte. Vous avez l'air de pouvoir,
grâce au test de Gleason, être assez catégorique,
et moi j'ai l'impression en pratique que ce n'est pas comme ça.
Question
: Le test de PSA permet-il de diminuer la mortalité ?
AJ : Il y a deux grandes études qui sont en cours en Europe et aux
Etats-Unis dont les résultats seront connus d'ici 4-5 ans, en 2008,
et en attendant, on ne sait pas. Pour l'instant, on n'a pas prouvé
qu'avec le test de PSA l'on changeait fondamentalement le devenir
du patient. Il y a des études qui ont été faites. Une étude suédoise
qui a commencé je crois en 1988, a consisté à prendre des patients
qui avaient un carcinome de la prostate. Un groupe était opéré,
l'autre groupe a été suivi. Le groupe opéré a eu moins d'ennuis
liés à la prostate, il a eu les inconvénients liés à l'opération
dont on a parlé. Le groupe qui n'a pas été traité a eu le même taux
de survie. Donc, on n'a pas démontré un gain en termes de survie.
On a pu démontré un gain en termes de contrôle du cancer (il y avait
moins de cancers métastatiques, il y avait moins de symptômes cliniques),
mais en termes de durée de vie ou d'espérance de vie, on n'a pas
démontré de différence entre les deux groupes. C'était une étude
qui était faite avec un nombre respectable de patients, peut-être
insuffisant pour pouvoir démontrer un effet, raison pour laquelle
des études sont faites maintenant avec un recrutement de milliers
de patients qui sont suivis sur une durée suffisante, c'est-à-dire
environ une dizaine d'années. C'est la raison pour laquelle il nous
faut attendre encore 5 ans pour avoir ces résultats.
Question
: Pouvez-vous assurer qu'un dépistage précoce ne peut pas prolonger
la vie ?
AJ : C'est toujours là où on attend l'évidence. Nous ne l'avons
pas maintenant. C'est possible, mais je vais vous dire : vous prenez
1'000 hommes de 55-60 ans. Vous leur faites le PSA. Il sera anormal
chez environ 120 ou 100 d'entre eux. 80 seront des faux positifs,
à qui on aura peut-être fait 6 ou 8 biopsies, et puis, après un
certain temps, les valeurs du PSA baisseront et le patient aura
oublié, mais pendant un certain temps il aura cru qu'il avait un
cancer de la prostate. Il y en a 40 qui seront positifs et qui montreront
que c'est un vrai positif, c'est-à-dire quand on fait des biopsies
on se rend compte qu'il y a un cancer de la prostate. Le pronostic
n'est pas établi par un PSA qui est à 6, qui est à 7, qui est à
8, peut-être quand il est à 50, mais quand il est à 50, très vraisemblablement
la maladie a déjà trop évolué et on ne pourra pas changer son cours.
Le moment où l'on saura un peu mieux le pronostic, c'est quand on
aura les biopsies. Quand on peut formuler un pronostic, ça reste
statistique. On dira : il y a 80% de chances que, et il y a 20%
de chances que non. Pour un patient, il n'y a jamais 80 et 20, il
y a 0 et 100%. Donc en fait, pour guider la conduite des médecins,
il est nécessaire d'avoir une attitude fondée sur des éléments statistiques
parce que ça profite à la majorité. Mais il est évident qu'il y
a des exceptions, et que chaque patient est un cas particulier pour
lequel on ne peut pas toujours garantir que l'évolution se fait
de telle ou telle manière.
CI : J'aimerais juste revenir sur la valeur quand même de la détection,
qui effectivement n'est pas prouvée, comme le dit très justement
Monsieur JUNOD. Il faut quand même savoir qu'il y a, dans toutes
les populations de cancers de la prostate qu'on a suivi, des chiffres
qui nous poussent quand même à être relativement actifs face à ce
cancer. Et je prends là notamment une étude suédoise. Il faut savoir
que les Suédois, les Norvégiens et les Scandinaves ont été très
longtemps extrêmement conservateurs face à ce cancer. Une étude
suédoise, en reprenant de façon non randomisée il est vrai, des
populations, a établi certains chiffres quand même frappants. On
sait par exemple que si on prend 1000 patients qui ont une tumeur
moyennement différenciée, donc moyennement méchante, et localisée,
et qu'on ne leur fait rien, eh bien sur 15 ans, il y en a 60% qui
vont mourir de leur cancer. Par contre, si on prend 1000 patients
avec le même genre de tumeur, et qu'on les opère, eh bien, après
15 ans, il n'y en aura que 20% qui décéderont de leur cancer. Alors
bien sûr ce sont des études parallèles, sur des populations qui
ne sont pas suivies de façon randomisées et prospectives.
SR
: Randomisé c'est un mot très savant qui ne veut peut-être pas dire
grand chose pour le commun des mortels...
CI : Cela signifie répartie selon le hasard, ce qui fait qu'on élimine
le biais de sélection dans les populations.
AJ : Ce n'est pas un bon dessin expérimental. La seule façon de
savoir, c'est de prendre 1000 patients, et on en tire au sort 500
qui appartiendront à un groupe et 500 qui appartiendront à un autre
groupe. On leur a demandé auparavant s'ils sont d'accord d'être
tirés au sort, de telle sorte que, si on découvre un cancer ils
se font opérer, et les autres, ils ne se font pas opérer. C'est
la seule façon de le savoir, parce que sinon, vous risquez d'avoir
des sélections de gens qui vont chez le chirurgien, qui sont peut-être
des gens qui sont en meilleure forme, ou qui, pour différentes raisons,
ne sont pas exactement les mêmes que ceux qui ne vont pas chez le
chirurgien. Et quand on fait des études rétrospectives, c'est-à-dire
axées sur ce qui s'est passé avant, on ne peut pas éviter ce que
le Professeur ISELIN a appelé des biais, c'est-à-dire qu'on introduit
des différences entre les 2 groupes qui faussent les résultats et
qui empêchent d'avoir des interprétations correctes..
Question
: Peut-on envisager de lancer une campagne de dépistage systématique
du cancer de la prostate ?
AJ
: Je crois que là il faut mettre les choses au clair. Ce
dont on a parlé jusqu'à présent c'est ce qu'on
appelle le diagnostic précoce ou un essai de diagnostic précoce
que les anglo-saxons appellent le "case finding". Dans
ces conditions-ci, dans le cadre d'une rencontre qui a été
initiée par le patient, le médecin a le droit de prescrire
ce qu'il estime être adéquat compte tenu de l'âge,
des facteurs de risque, etc. Il doit informer le patient des tenants
et des aboutissants du test. Quand vous faites un dépistage,
c'est une situation dans laquelle sur le tram 12 vous aurez une
réclame disant : "Hommes de 50 ans, mesurez votre PSA
toutes les années". Donc on prend tous les quidams qui
se trouvent dans notre ville, dans notre environnement, et on leur
conseille d'avoir un tel examen. Dans ces conditions-ci, on doit
répondre à un certain nombre de conditions : il faut
pouvoir prouver que quand on détecte cette maladie à
un stade plus précoce, on change son pronostic. Et ceci pour
le moment n'a pas été prouvé puisque les études
en cours devraient le prouver ou l'infirmer suivant les résultats,
résultats qu'on n'a pas encore maintenant. Donc je pense
qu'on n'est pas dans une situation où on peut maintenant
recommander le test de dépistage systématique, où
vous prenez des gens qui ne sont pas des patients parce qu'ils ne
vont pas voir leur médecin, ce sont encore des sujets, des
patients qui s'ignorent bien entendu, mais néanmoins des
sujets théoriquement bien portants. Vous leur dites : "C'est
dans votre intérêt de le faire", et il faut une
justification, je dirais presque d'ordre éthique, avec des
preuves qui ne sont pas nécessaires de la même façon
dans un entretien singulier, quand c'est le patient qui est demandeur
pour un geste diagnostique. C'est le rôle du médecin
de l'informer, de lui dire que ce test n'est pas parfait, qu'il
peut y avoir des inconvénients suivant ce que l'on trouve
et que ça peut aussi créer des faux diagnostics, etc.
Ça c'est le rôle du médecin traitant. Mais vous
voyez que la situation n'est pas la même quand on veut finalement
promouvoir ce test comme outil de dépistage pour l'ensemble
de la population masculine de plus de 50 ans en disant : "Vous
avez un bénéfice prouvé en faisant ce test".
Ce bénéfice prouvé peut-être que oui,
peut-être que non, la réponse sera donnée dans
5 ans, en 2008.
CI : Je pense que le Professeur JUNOD a bien planté le décor
d'ensemble. Je crois qu'il y a une chose qu’il est important
d'introduire encore, c'est qu'il y a quand même 3 facteurs
de risque avéré au cancer de la prostate qui peuvent
quand même un tout petit peu aider à cibler chez qui
on aimerait ne pas louper une tumeur. Et ces 3 facteurs de risque,
il y en a un qui est trivial, c'est l'âge. Alors bon, on a
bien vu qu'à partir d'un certain âge, puisque c'était
une tumeur indolente, parfois, et même souvent, il ne fallait
pas s'affoler. Mais l'âge reste donc un facteur de risque
trivial qu'on laisse de côté. Mais il y a 2 autres
facteurs de risque qui sont avérés, c'est l'hérédité
et c'est la race noire. Là, je pense qu'on doit, en tant
que praticiens quand même, être éveillés
et être plus généreux avec ce test PSA qui,
il est vrai, n'a pas trouvé actuellement une validation scientifique
claire.
Question
: Une campagne de dépistage pourrait-elle être freinée
à cause de son coût ?
CI
: Il y a quelques années est paru un travail qui a établi
que, si on se mettait à dépister tous les hommes de
façon générale à partir de 50 ans, eh
bien il faudrait probablement doubler le nombre d'urologues parce
qu'on ne ferait plus que du dépistage. Donc, il y a déjà
là un problème, et c'est pour ça qu'il faut,
pour le moment en tout cas, cibler le dépistage. Donc là,
il y a un problème de quantité de travail et, de ce
fait, de coût de la médecine..
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