ANOREXIE ET BOULIMIE
Quand faut-il s'inquiéter ?   (22.11.01)


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1. ANOREXIE
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GENERALITES

1. Retrouver la cause du trouble alimentaire  peut-il aider à le soigner ?
2. Que  faire en tant qu'amie face à une personne anorexique ou boulimique ?
3. Comment réagir, en tant que parent, face à un enfant qui n'a pas un comportement alimentaire normal ?
4. Les patients atteints de troubles alimentaires peuvent-ils s'en sortir tout seuls ?

5. On dit  que les jeunes actuellement mangent comme ils ont envie de manger, puis se font vomir. Avez-vous entendu parler de cette tendance ?
6. L'anorexie et la boulimie sont-elles héréditaires ?

 

Question : Retrouver la cause du trouble alimentaire  peut-il aider à le soigner ?

AP : Je me bats depuis environ 15 ans contre ce discours. Je pense qu'il a enfermé des gens dans des thérapies sans fin. La recherche de la cause est vaine, et quand bien même vous la trouveriez, elle ne guérirait pas le trouble, parce que malheureusement cette vision causaliste des maladies est largement surannée. Ce n'est plus du tout comme ça qu'on traite les maladies en général, et l'anorexie et la boulimie en particulier. Les causes, parce qu'il n'y en a pas qu'une, les facteurs de ces maladies sont très nombreux. Ce sont des maladies surdéterminées. A mon avis, pour chaque personne, il y a un million de bonnes raisons de faire cette maladie. La première d'entre elles est d'être une femme, la deuxième est d'être née au 20ème siècle, la troisième de vivre dans notre société, et puis vous en rajoutez encore quelques centaines de milliers d'autres pour arriver à un tableau.

Donc chercher ces causes pourrait vous prendre une vie, mais pendant ce temps, vous êtes malade. Désormais, on fait autrement : on guérit la maladie, c'est-à-dire qu'on apprend à se débarrasser du trouble, et ensuite  on s'intéresse à : " Qu'est-ce qui me manque pour aller bien ? ". Ce que l'on trouve derrière ces maladies, c'est un déficit d'image personnelle, d'estime personnelle, de valeur personnelle. Et ça ne se reconquière pas seulement parce qu'on s'est débarrassé du trouble, il faut en plus travailler à ça ensuite. Se débarrasser de la maladie d'abord, ça c'est urgent. Prendre le problème dans l'autre sens, qui consisterait à réfléchir sur les causes pendant des années et souffrir de la maladie pendant tout ce temps-là, n'est plus du tout recommandable, ça ne marche pas.

FN : Le problème de la cause est une question qui nous est très souvent posée, en particulier par les parents. Il faut rappeler que ces maladies sont une souffrance très importante. Il se trouve que les boulimiques l'expriment beaucoup, mais les jeunes filles anorexiques souffrent aussi énormément, et avant qu'elles le reconnaissent, il y a toute une démarche à faire. Les parents se posent souvent la question des causes, et c'est pour cela qu'ils se culpabilisent, puisqu'ils se disent : " Si j'avais fait différemment ! Si j'avais géré les repas différemment dans son enfance ! ". Dans ce sens-là, on n'évite pas d'expliquer que les causes sont multiples, et qu'une partie des causes sont extérieures à la personne et même extérieures à la famille. Une partie des causes sont sociales, et c'est pour cela que la prévention, c'est quelque chose qu'on peut faire, en agissant sur les normes sociales, sur ce qui se développe autour de l'image corporelle et de l'utilisation de l'image des femmes, etc. Je veux juste souligner qu'il ne faut pas mettre cela à l'écart, mais au contraire, il faut essayer de le prendre en compte. Mais individuellement, c'est vrai, il ne faut pas chercher UNE cause.

PS : C'est vrai que de manière scientifique et rationnelle, il n'y a pas qu'une seule cause. Il y a une multitude de facteurs. L'un des traumatismes dont on fait très peu mention, c'est la puberté. Ce n'est pas pour rien si l'on n'en fait pas mention, puisque c'est, je crois, chez les personnes atteintes de ces troubles alimentaires, quelque chose dont il ne faut pas parler, qu'il faut cacher. Dans ma pratique privée, ce que je trouve le plus intéressant, ce n'est pas de savoir s'il y a une cause ou plusieurs, ce que je trouve plus important, c'est que cela soit utile. C'est-à-dire même si une personne vient avec une cause et qu'elle pense que c'est LA cause, c'est sa cause à elle, je la respecte, et on verra si elle est utile ou pas. Si elle réalise que ce n'était pas pour ça qu'elle est tombée dans l'anorexie ou dans des comportements addictifs, on va changer, on va changer de cause, pourvu que ça marche.

Question : Que  faire en tant qu'amie face à une personne anorexique ou boulimique ?

AP : Je ne sais pas forcément ce qu'il faut faire, mais j'ai en tout cas une certaine idée de ce qu'il ne faut PAS faire. Ce que j'entends de la part des patientes qui ont cherché à un moment ou à un autre une aide, c'est qu'elles se sont très vite trouvées rebutées par des attitudes de conseil, plus ou moins directives, et en particulIer sur l'alimentation. Ne dites donc pas à une jeune fille anorexique, que vous soyez un parent ou un ami : " Mange plus, ça ira mieux ! ". Ne lui dites pas ça parce que ça l'énerve, et c'est normal ; et en plus, ça ne l'aide pas. D'ailleurs, dans les programmes qu'on propose aux familles pour aider leurs enfants, on leur apprend à ne pas faire de commentaires sur le contenu de l'assiette. Et dans les équipes qui travaillent avec moi, il est interdit de faire une remarque sur ce qu'elle a mangé ou pas mangé, même de dire " Bon appétit ", ce qui est une bêtise dans ce cas-là. Donc il faut résister contre cette tentation.

Ce que je crois, si par contre je dois donner un conseil positif à l'entourage des personnes qui souffrent de ces maladies, c'est d'essayer de se mettre à leur place. Il y a une souffrance, et un peu d'empathie me paraît nécessaire. Sachez reconnaître la souffrance de l'autre. Et puis, je crois que c'est toujours plus efficace de dire ce que l'on ressent soi-même, ce que l'on aimerait qu'il se passe. C'est beaucoup plus respectueux de l'autre. Par exemple, je recommande volontiers aux parents d'une adolescente qui refuse de manger et pour laquelle ils s'inquiètent de lui dire : " Ça nous inquiète. ", de dire : " Nous aimerions que tu fasses quelque chose. On compte sur toi pour réagir. ", ou bien encore : " On te tend la main, le jour où tu as envie d'en parler et d'être aidée on est là ". Je pense que c'est déjà beaucoup. Et je pense que c'est beaucoup plus efficace que des attitudes plus contraignantes.

De manière générale, j'ai remarqué que plus on conflictualise le rapport autour de l'alimentation, plus on entraîne cette jeune fille dans une escalade symétrique dans laquelle elle est obligée de prendre la défense de son trouble. C'est quand même bête.

FN : On reçoit beaucoup d'adolescents et d'adolescentes qui nous parlent de leurs amies. Souvent, je pense qu'elles attendent, comme jeunes filles anorexiques ou boulimiques ou souffrant d'un trouble alimentaire, elles attendent de leurs amies effectivement non pas qu'elles leur parlent d'alimentation ou qu'elles partagent un repas avec elles, mais qu'elles maintiennent à toute force le lien d'amitié et ces aspects affectifs. Il ne faut pas oublier que les anorexiques, bien souvent, en viennent à se couper de tous leurs liens affectifs, et en particulier à s'isoler de leurs amis. Je pense que le rôle des amies, des copines de classe, des confidentes, c'est justement d'essayer de maintenir à tout prix des liens, peut-être en parlant plus de leurs émotions, effectivement, mais aussi en partageant des bons moments, en allant au cinéma ensemble, ou en faisant d'autres choses ensemble, en partageant du travail scolaire, puisque c'est le travail scolaire qui les passionne. Mais en tout cas maintenir un lien émotionnel.

PS : J'aimerais juste souligner ce qui peut éventuellement fonctionner en tant qu'ami. En tant que thérapeute, on est aussi souvent confronté à la même chose, c'est-à-dire cette avidité du lien et cette idéalisation du lien. La personne atteinte d'anorexie idéalise complètement les relations. C'est peut-être cela qui est difficile en tant qu'amie, on voit son amie se dégrader, mais elle a peur du lien. C'est un peu ce que décrit le Docteur PERROUD : plus vous vous rapprochez d'elle, plus elle a peur, et plus elle a besoin de vous. C'est donc très compliqué. Je crois qu'il n'y a pas de recette de cuisine : c'est vraiment l'écoute, la disponibilité et l'alerte, c'est-à-dire pouvoir aussi lui dire : " Je crois que cela ne va plus. Je suis très inquiète ". Pouvoir parler de soi, de ce qu'on peut ressentir, de ses inquiétudes.

Question : Comment réagir, en tant que parent, face à un enfant qui n'a pas un comportement alimentaire normal ?

FN : Je vois de plus en plus de parents qui viennent et qui nous amènent leurs adolescentes qui font des régimes ou qui sont à un stade précoce du processus d'aggravation de ces troubles, bien avant de devenir anorexiques. Je trouve que c'est une démarche que les parents peuvent faire : venir consulter, que ce soit un médecin, un psychologue ou éventuellement l'infirmière scolaire, quelqu'un qui puisse en parler avec eux. Ce que je vois chez nous, c'est qu'avec les parents qui viennent, on arrive à en parler. Faire la démarche avec l'enfant, c'est également important. Pas seulement de mettre des mots et d'en parler, mais aussi de faire des gestes ou des actes. Faire quelque chose ensemble.

AP : Je crois que la prévention très en amont de ces troubles est possible. Je pense qu'il faudrait une sorte de discipline de la société en général et des individus en particulier, des familles, pour ne rien faire qui valorise le discours sur le corps. Je crois que notre société privilégie l'image du corps, renforce la valeur personnelle attachée à l'image physique. Je pense que c'est une sottise, mais c'est une sottise très répandue. A notre insu, et de façon qui peut parfois être tout à fait subtile, nous véhiculons des messages ambigus sur ce point, en tant que parents. Il n'est pas rare qu'un père dise combien il admire une autre personne pour sa plastique ou son image physique. Or, ce faisant, il donne un modèle allant à l'encontre de la prévention. Il vaudrait mieux qu'il complimente les actions d'une personne, ou ses qualités intellectuelles ou son aptitude à être humaine, ou alors des sentiments généreux, pour donner un exemple. Mais il n'est pas rare non plus, et c'est très bien démontré dans les statistiques malheureusement, que les mères fassent trop de régime. Et de génération en génération, elles transmettent à leurs enfants l'idée que c'est important de faire du régime, que maigrir c'est nécessaire pour plaire à son conjoint. Nous traduisons donc dans nos actes tout le contraire de ce que nous voudrions leur apprendre. Il y a donc toute une prévention simple à faire à ce niveau. En tant qu'adultes, nous avons une grosse responsabilité dans ce que nous disons et faisons.

FN : En tant que femme, ce n'est pas si facile. On peut dire cela quand on est un homme, mais quand on est une femme et une mère, c'est quelquefois plus difficile. Je pense que c'est probablement plus difficile pour une maman de faire comme si l'image de la femme dans la société n'était pas importante pour elle. Je pense qu'il y a un travail social à faire pour que les mamans se sentent mieux dans leur corps. Et en essayant d'être bien dans leur corps à elles, c'est l'image qu'elles donneront à leurs filles et à leurs enfants. Ce n'est peut-être pas si facile. Mais je pense qu'il y a surtout un travail de société à faire.

PS : Je dis aux parents : n'ayez pas peur du conflit. Un adolescent  a besoin de se confronter à sa famille. C'est le seul endroit assez sûr pour qu'il puisse y tester sa force et ses capacités. Si la famille n'est pas là et prête à encaisser des conflits, l'adolescent prendra un autre bouc émissaire : la nourriture.

 Question : Les patients atteints de troubles alimentaires peuvent-ils s'en sortir tout seuls ?

AP : Je pense que c'est extrêmement difficile de s'en sortir tout seul. Il y a deux choses que je crois utile de faire :

ü      Chercher des groupes de support pour les parents. Il en existe partout. Je sais qu'il en existe à Genève. Nous en avons un, par exemple, en France voisine. Cela paraît vraiment aider énormément les familles, parce qu'elles voient comment les autres ont pu faire, de quel moyen certains parents s'en sont sortis. C'est beaucoup plus efficace que le conseil de thérapeute.

ü      Il existe par ailleurs toute une littérature sur ces troubles alimentaires.

Il existe une association en Suisse romande, ABA (Association Boulimie Anorexie), qui peut aider les parents ainsi que les malades.

Question : On dit  que les jeunes actuellement mangent comme ils ont envie de manger, puis se font vomir. Avez-vous entendu parler de cette tendance ?

FN : Oui. Les chiffres que je vous citais tout à l'heure (2 à 3 % des jeunes filles qui se font vomir) ne concernent pas uniquement des jeunes filles boulimiques, mais aussi des personnes qui se font vomir occasionnellement. Ce que l'on voit actuellement dans les jeunes filles qui consultent, ce sont des personnes qui disent : " J'ai une vie tout à fait normale, mais j'ai juste trouvé que les vomissements, c'était facile ". Il y a aussi une sorte de contamination des comportements : l'une raconte à l'autre que c'est une stratégie, puis la pratique se répand.

AP : Pour distinguer ce que vous décrivez de la boulimie, il existe des critères. En effet, pour parler de boulimie, il ne suffit pas de faire des crises boulimiques, car cela toucherait dans certaines populations et certaines classes d'âge jusqu'à 60% des personnes. Il faut en plus que cela soit au moins deux fois par semaine pendant trois mois pour que la maladie soit installée. C'est un comme un toxicomane : une personne qui consommerait de la cocaïne une fois par an n'est pas cocaïnomane. Mais quand c'est deux fois par semaine et toute l'année, on peut parler de dépendance. Il y a un moment où l'on dépasse un seuil pathologique. Le problème par rapport à ces jeunes que vous décrivez et qui valoriseraient les comportements de vomissements, c'est qu'ils se promènent tout près du gouffre et qu'ils pourraient bien tomber.

 Question : L'anorexie et la boulimie sont-elles héréditaires ?

AP : J'ai récemment eu en traitement une dame, médecin par ailleurs, d'une cinquantaine d'années, qui avait eu une fille dans une phase d'amélioration de son trouble anorexique puis qui avait remaigri (car, pour devenir parent, il faut un certain poids, un indice de masse corporel suffisant) qui était anorexique depuis 30 ans. Je faisais les entretiens de famille où c'était la fille qui était la famille de la patiente. La situation n'est pas si différente. Dans ce cas, l'anorexie de la mère avait eu une valeur préventive : la jeune fille n'avait absolument pas envie de faire comme sa mère.

FN : Il faut se garder de penser que la boulimie ou l'anorexie sont des maladies héréditaires. Je pense qu'effectivement dans les familles des jeunes filles qui font des anorexies il y a plus souvent que dans les autres familles des ascendants ou des collatéraux qui ont été confrontés à cette maladie-là. Je peux vous dire aussi que je connais, ce sont des cas individuels, bien sûr, trois jeunes anorexiques qui sont devenues des parents et pour les enfants desquelles cela se passe très bien. C'est aussi dû au fait qu'elles ne sont pas toutes seules face à leurs enfants, et quand cela ne va pas très bien sur le plan de l'alimentation pour elles, leurs conjoints et leurs familles sont là et cela se passe relativement bien pour leurs enfants.

     
   
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