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GENERALITES
1.
Retrouver la cause du trouble alimentaire peut-il aider à
le soigner ?
2.
Que faire en tant qu'amie face à une personne anorexique ou boulimique ?
3. Comment réagir, en tant que parent, face à un enfant
qui n'a pas un comportement alimentaire normal ?
4. Les patients atteints de troubles alimentaires
peuvent-ils s'en sortir tout seuls ?
5. On dit que les jeunes actuellement mangent comme
ils ont envie de manger, puis se font vomir. Avez-vous entendu parler
de cette tendance ?
6. L'anorexie et la boulimie sont-elles héréditaires ?

Question :
Retrouver la cause du trouble alimentaire peut-il aider à le soigner ?
AP :
Je me bats depuis environ 15 ans contre ce discours. Je pense
qu'il a enfermé des gens dans des thérapies sans fin. La recherche
de la cause est vaine, et quand bien même vous la trouveriez, elle
ne guérirait pas le trouble, parce que malheureusement cette vision
causaliste des maladies est largement surannée. Ce n'est plus du
tout comme ça qu'on traite les maladies en général, et l'anorexie
et la boulimie en particulier. Les causes, parce qu'il n'y en a
pas qu'une, les facteurs de ces maladies sont très nombreux. Ce
sont des maladies surdéterminées. A mon avis, pour chaque personne,
il y a un million de bonnes raisons de faire cette maladie. La première
d'entre elles est d'être une femme, la deuxième est d'être née au
20ème siècle, la troisième de vivre dans notre société,
et puis vous en rajoutez encore quelques centaines de milliers d'autres
pour arriver à un tableau.
Donc
chercher ces causes pourrait vous prendre une vie, mais pendant
ce temps, vous êtes malade. Désormais, on fait autrement : on guérit
la maladie, c'est-à-dire qu'on apprend à se débarrasser du trouble,
et ensuite on s'intéresse à : " Qu'est-ce qui me manque pour
aller bien ? ". Ce que l'on trouve derrière ces maladies,
c'est un déficit d'image personnelle, d'estime personnelle, de valeur
personnelle. Et ça ne se reconquière pas seulement parce qu'on s'est
débarrassé du trouble, il faut en plus travailler à ça ensuite.
Se débarrasser de la maladie d'abord, ça c'est urgent. Prendre le
problème dans l'autre sens, qui consisterait à réfléchir sur les
causes pendant des années et souffrir de la maladie pendant tout
ce temps-là, n'est plus du tout recommandable, ça ne marche pas.
FN :
Le problème de la cause est une question qui nous est très souvent
posée, en particulier par les parents. Il faut rappeler que ces
maladies sont une souffrance très importante. Il se trouve que les
boulimiques l'expriment beaucoup, mais les jeunes filles anorexiques
souffrent aussi énormément, et avant qu'elles le reconnaissent,
il y a toute une démarche à faire. Les parents se posent souvent
la question des causes, et c'est pour cela qu'ils se culpabilisent,
puisqu'ils se disent : " Si j'avais fait différemment !
Si j'avais géré les repas différemment dans son enfance ! ".
Dans ce sens-là, on n'évite pas d'expliquer que les causes sont
multiples, et qu'une partie des causes sont extérieures à la personne
et même extérieures à la famille. Une partie des causes sont sociales,
et c'est pour cela que la prévention, c'est quelque chose qu'on
peut faire, en agissant sur les normes sociales, sur ce qui se développe
autour de l'image corporelle et de l'utilisation de l'image des
femmes, etc. Je veux juste souligner qu'il ne faut pas mettre cela
à l'écart, mais au contraire, il faut essayer de le prendre en compte.
Mais individuellement, c'est vrai, il ne faut pas chercher UNE cause.
PS :
C'est vrai que de manière scientifique et rationnelle, il n'y a
pas qu'une seule cause. Il y a une multitude de facteurs. L'un des
traumatismes dont on fait très peu mention, c'est la puberté. Ce
n'est pas pour rien si l'on n'en fait pas mention, puisque c'est,
je crois, chez les personnes atteintes de ces troubles alimentaires,
quelque chose dont il ne faut pas parler, qu'il faut cacher. Dans
ma pratique privée, ce que je trouve le plus intéressant, ce n'est
pas de savoir s'il y a une cause ou plusieurs, ce que je trouve
plus important, c'est que cela soit utile. C'est-à-dire même si
une personne vient avec une cause et qu'elle pense que c'est LA
cause, c'est sa cause à elle, je la respecte, et on verra si elle
est utile ou pas. Si elle réalise que ce n'était pas pour ça qu'elle
est tombée dans l'anorexie ou dans des comportements addictifs,
on va changer, on va changer de cause, pourvu que ça marche.
Question :
Que faire en tant qu'amie face à une personne anorexique ou boulimique ?
AP :
Je ne sais pas forcément ce qu'il faut faire, mais j'ai en tout
cas une certaine idée de ce qu'il ne faut PAS faire. Ce que j'entends
de la part des patientes qui ont cherché à un moment ou à un autre
une aide, c'est qu'elles se sont très vite trouvées rebutées par
des attitudes de conseil, plus ou moins directives, et en particulIer
sur l'alimentation. Ne dites donc pas à une jeune fille anorexique,
que vous soyez un parent ou un ami : " Mange plus, ça
ira mieux ! ". Ne lui dites pas ça parce que ça l'énerve, et
c'est normal ; et en plus, ça ne l'aide pas. D'ailleurs, dans
les programmes qu'on propose aux familles pour aider leurs enfants,
on leur apprend à ne pas faire de commentaires sur le contenu de
l'assiette. Et dans les équipes qui travaillent avec moi, il est
interdit de faire une remarque sur ce qu'elle a mangé ou pas mangé,
même de dire " Bon appétit ", ce qui est une bêtise dans
ce cas-là. Donc il faut résister contre cette tentation.
Ce
que je crois, si par contre je dois donner un conseil positif à
l'entourage des personnes qui souffrent de ces maladies, c'est d'essayer
de se mettre à leur place. Il y a une souffrance, et un peu d'empathie
me paraît nécessaire. Sachez reconnaître la souffrance de l'autre.
Et puis, je crois que c'est toujours plus efficace de dire ce que
l'on ressent soi-même, ce que l'on aimerait qu'il se passe. C'est
beaucoup plus respectueux de l'autre. Par exemple, je recommande
volontiers aux parents d'une adolescente qui refuse de manger et
pour laquelle ils s'inquiètent de lui dire : " Ça nous
inquiète. ", de dire : " Nous aimerions que tu fasses
quelque chose. On compte sur toi pour réagir. ", ou bien encore
: " On te tend la main, le jour où tu as envie d'en parler
et d'être aidée on est là ". Je pense que c'est déjà beaucoup.
Et je pense que c'est beaucoup plus efficace que des attitudes plus
contraignantes.
De
manière générale, j'ai remarqué que plus on conflictualise le rapport
autour de l'alimentation, plus on entraîne cette jeune fille dans
une escalade symétrique dans laquelle elle est obligée de prendre
la défense de son trouble. C'est quand même bête.
FN :
On reçoit beaucoup d'adolescents et d'adolescentes qui nous parlent
de leurs amies. Souvent, je pense qu'elles attendent, comme jeunes
filles anorexiques ou boulimiques ou souffrant d'un trouble alimentaire,
elles attendent de leurs amies effectivement non pas qu'elles leur
parlent d'alimentation ou qu'elles partagent un repas avec elles,
mais qu'elles maintiennent à toute force le lien d'amitié et ces
aspects affectifs. Il ne faut pas oublier que les anorexiques, bien
souvent, en viennent à se couper de tous leurs liens affectifs,
et en particulier à s'isoler de leurs amis. Je pense que le rôle
des amies, des copines de classe, des confidentes, c'est justement
d'essayer de maintenir à tout prix des liens, peut-être en parlant
plus de leurs émotions, effectivement, mais aussi en partageant
des bons moments, en allant au cinéma ensemble, ou en faisant d'autres
choses ensemble, en partageant du travail scolaire, puisque c'est
le travail scolaire qui les passionne. Mais en tout cas maintenir
un lien émotionnel.
PS :
J'aimerais juste souligner ce qui peut éventuellement fonctionner
en tant qu'ami. En tant que thérapeute, on est aussi souvent confronté
à la même chose, c'est-à-dire cette avidité du lien et cette idéalisation
du lien. La personne atteinte d'anorexie idéalise complètement les
relations. C'est peut-être cela qui est difficile en tant qu'amie,
on voit son amie se dégrader, mais elle a peur du lien. C'est un
peu ce que décrit le Docteur PERROUD : plus vous vous rapprochez
d'elle, plus elle a peur, et plus elle a besoin de vous. C'est donc
très compliqué. Je crois qu'il n'y a pas de recette de cuisine :
c'est vraiment l'écoute, la disponibilité et l'alerte, c'est-à-dire
pouvoir aussi lui dire : " Je crois que cela ne va plus. Je
suis très inquiète ". Pouvoir parler de soi, de ce qu'on peut
ressentir, de ses inquiétudes.
Question :
Comment réagir, en tant que parent, face à un enfant qui n'a pas
un comportement alimentaire normal ?
FN :
Je vois de plus en plus de parents qui viennent et qui nous amènent
leurs adolescentes qui font des régimes ou qui sont à un stade précoce
du processus d'aggravation de ces troubles, bien avant de devenir
anorexiques. Je trouve que c'est une démarche que les parents peuvent
faire : venir consulter, que ce soit un médecin, un psychologue
ou éventuellement l'infirmière scolaire, quelqu'un qui puisse en
parler avec eux. Ce que je vois chez nous, c'est qu'avec les parents
qui viennent, on arrive à en parler. Faire la démarche avec l'enfant,
c'est également important. Pas seulement de mettre des mots et d'en
parler, mais aussi de faire des gestes ou des actes. Faire quelque
chose ensemble.
AP :
Je crois que la prévention très en amont de ces troubles est possible.
Je pense qu'il faudrait une sorte de discipline de la société en
général et des individus en particulier, des familles, pour ne rien
faire qui valorise le discours sur le corps. Je crois que notre
société privilégie l'image du corps, renforce la valeur personnelle
attachée à l'image physique. Je pense que c'est une sottise, mais
c'est une sottise très répandue. A notre insu, et de façon qui peut
parfois être tout à fait subtile, nous véhiculons des messages ambigus
sur ce point, en tant que parents. Il n'est pas rare qu'un père
dise combien il admire une autre personne pour sa plastique ou son
image physique. Or, ce faisant, il donne un modèle allant à l'encontre
de la prévention. Il vaudrait mieux qu'il complimente les actions
d'une personne, ou ses qualités intellectuelles ou son aptitude
à être humaine, ou alors des sentiments généreux, pour donner un
exemple. Mais il n'est pas rare non plus, et c'est très bien démontré
dans les statistiques malheureusement, que les mères fassent trop
de régime. Et de génération en génération, elles transmettent à
leurs enfants l'idée que c'est important de faire du régime, que
maigrir c'est nécessaire pour plaire à son conjoint. Nous traduisons
donc dans nos actes tout le contraire de ce que nous voudrions leur
apprendre. Il y a donc toute une prévention simple à faire à ce
niveau. En tant qu'adultes, nous avons une grosse responsabilité
dans ce que nous disons et faisons.
FN :
En tant que femme, ce n'est pas si facile. On peut dire cela quand
on est un homme, mais quand on est une femme et une mère, c'est
quelquefois plus difficile. Je pense que c'est probablement plus
difficile pour une maman de faire comme si l'image de la femme dans
la société n'était pas importante pour elle. Je pense qu'il y a
un travail social à faire pour que les mamans se sentent mieux dans
leur corps. Et en essayant d'être bien dans leur corps à elles,
c'est l'image qu'elles donneront à leurs filles et à leurs enfants.
Ce n'est peut-être pas si facile. Mais je pense qu'il y a surtout
un travail de société à faire.
PS :
Je dis aux parents : n'ayez pas peur du conflit. Un adolescent
a besoin de se confronter à sa famille. C'est le seul endroit assez
sûr pour qu'il puisse y tester sa force et ses capacités. Si la
famille n'est pas là et prête à encaisser des conflits, l'adolescent
prendra un autre bouc émissaire : la nourriture.
Question :
Les patients atteints de troubles alimentaires peuvent-ils s'en
sortir tout seuls ?
AP :
Je pense que c'est extrêmement difficile de s'en sortir tout seul.
Il y a deux choses que je crois utile de faire :
ü
Chercher des groupes de support pour les parents.
Il en existe partout. Je sais qu'il en existe à Genève. Nous en
avons un, par exemple, en France voisine. Cela paraît vraiment aider
énormément les familles, parce qu'elles voient comment les autres
ont pu faire, de quel moyen certains parents s'en sont sortis. C'est
beaucoup plus efficace que le conseil de thérapeute.
ü
Il existe par ailleurs toute une littérature sur
ces troubles alimentaires.
Il
existe une association en Suisse romande, ABA (Association Boulimie
Anorexie), qui peut aider les parents ainsi que les malades.
Question :
On dit que les jeunes actuellement mangent comme ils ont envie
de manger, puis se font vomir. Avez-vous entendu parler de cette
tendance ?
FN :
Oui. Les chiffres que je vous citais tout à l'heure (2 à
3 % des jeunes filles qui se font vomir) ne concernent pas uniquement
des jeunes filles boulimiques, mais aussi des personnes qui se font
vomir occasionnellement. Ce que l'on voit actuellement dans les
jeunes filles qui consultent, ce sont des personnes qui disent :
" J'ai une vie tout à fait normale, mais j'ai juste trouvé
que les vomissements, c'était facile ". Il y a aussi une sorte
de contamination des comportements : l'une raconte à l'autre
que c'est une stratégie, puis la pratique se répand.
AP :
Pour distinguer ce que vous décrivez de la boulimie, il existe des
critères. En effet, pour parler de boulimie, il ne suffit pas de
faire des crises boulimiques, car cela toucherait dans certaines
populations et certaines classes d'âge jusqu'à 60% des personnes.
Il faut en plus que cela soit au moins deux fois par semaine pendant
trois mois pour que la maladie soit installée. C'est un comme un
toxicomane : une personne qui consommerait de la cocaïne une
fois par an n'est pas cocaïnomane. Mais quand c'est deux fois par
semaine et toute l'année, on peut parler de dépendance. Il y a un
moment où l'on dépasse un seuil pathologique. Le problème par rapport
à ces jeunes que vous décrivez et qui valoriseraient les comportements
de vomissements, c'est qu'ils se promènent tout près du gouffre
et qu'ils pourraient bien tomber.
Question :
L'anorexie et la boulimie sont-elles héréditaires ?
AP :
J'ai récemment eu en traitement une dame, médecin par ailleurs,
d'une cinquantaine d'années, qui avait eu une fille dans une phase
d'amélioration de son trouble anorexique puis qui avait remaigri
(car, pour devenir parent, il faut un certain poids, un indice de
masse corporel suffisant) qui était anorexique depuis 30 ans. Je
faisais les entretiens de famille où c'était la fille qui était
la famille de la patiente. La situation n'est pas si différente.
Dans ce cas, l'anorexie de la mère avait eu une valeur préventive :
la jeune fille n'avait absolument pas envie de faire comme sa mère.
FN :
Il faut se garder de penser que la boulimie ou l'anorexie sont des
maladies héréditaires. Je pense qu'effectivement dans les familles
des jeunes filles qui font des anorexies il y a plus souvent que
dans les autres familles des ascendants ou des collatéraux qui ont
été confrontés à cette maladie-là. Je peux vous dire aussi que je
connais, ce sont des cas individuels, bien sûr, trois jeunes anorexiques
qui sont devenues des parents et pour les enfants desquelles cela
se passe très bien. C'est aussi dû au fait qu'elles ne sont pas
toutes seules face à leurs enfants, et quand cela ne va pas très
bien sur le plan de l'alimentation pour elles, leurs conjoints et
leurs familles sont là et cela se passe relativement bien pour leurs
enfants.
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