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GENERALITES
1.
Quelles sont les causes de la croissance continue des coûts
de la santé ?
2.
Comment notre système de santé est-il dirigé
?
3. Qu’implique une enveloppe budgétaire
rigide ?
4.
Comment introduire un débat démocratique ?
5. Comment attribuer les ressources nécessaires
?
6. Existe-t-il un catalogue des prestations en Suisse
?
7. Comment évalue-t-on les coûts, et
en particulier ceux des soins prodigués par les proches du
patient?
8. Les patients ne veulent-ils pas tout et ne renoncer
à rien ?
9. Pourquoi pour les gens à l’AVS
et à l’AI, on paie tout, mais pas pour les autres
?
10.La caisse unique ne risque-t-elle pas d’augmenter
le pouvoir de l’Administration ?

Question
: Quelles
sont les causes de la croissance continue des coûts de la
santé ?
JCC : Si on regarde d’où vient cette croissance, il
y a probablement une certaine responsabilité médicale,
ce sont les progrès de la recherche. Les médicaments
antirhumatismaux ou oncologiques, etc, sont infiniment plus efficaces,
mais infiniment plus chers. Donc, quelque part il y a une croissance
qui est induite par le progrès. Mais il n’y a pas que
la facture des médicaments qui est importante, il y a aussi
le résultat, ce que l’on appelle le coût bénéfice,
ou le coût efficience. Et il y a une autre partie de la croissance
où les médecins ne sont pas responsables. C’est
la population qui est responsable. Alors, je n’accuse pas
la population de faire de la consommation médicale, ce n’est
pas là que je veux en venir. Prenons un exemple concret :
il y a quelques semaines, le Grand Conseil a voté un crédit
d’étude pour BDL2, le bâtiment des lits n°2,
à l’hôpital, parce que dans le bâtiment
des lits n° 1, vous le savez sûrement parce que vous êtes
déjà passés dans ce bâtiment ou avez
eu des proches qui y étaient hospitalisés, il existe
des chambres à sept lits, qui sont parfois poussées
en période d’hiver à 8, voire 9 lits. Avec parfois
des scènes homériques pour la conquête du lavabo
dans ces chambres. Et, un des projets, c’est de rendre cet
hôpital décent en désengorgeant les chambres,
et notamment en créant le nouveau bâtiment des lits
qui sera prêt, si tout va bien, en 2013, 2014. Donc, les gens
qui sont comme moi encore dans l’hôpital maintenant
doivent faire des prévisions pour ce que vont être
ces constructions. Et notamment, puisque c’est mon domaine
la réanimation et les soins intensifs, j’ai reçu
le mandat de faire des prévisions quant au nombre de lits
de soins intensifs nécessaires en 2010, en 2015, en 2020
et en 2025. Parce qu’on ne peut pas tous les 5 ans, à
Genève, investir des centaines de millions pour construire
un nouveau bâtiment. Il ne faut pas se tromper. Alors, je
me suis mis au travail. J’ai regardé les courbes démographiques
de l’Office fédéral de la statistique et j’ai
vu qu’à première vue, il n’y avait pas
besoin de s’exciter beaucoup, parce que la population suisse,
qui est maintenant de 7,1 millions, va en 2040 être à
7,2 millions. Donc, on pourrait dire qu’on ne s’excite
pas. Mais ce ne serait pas tout à fait juste, parce qu’il
faut continuer. Après, on regarde comment va être cette
population. Alors là, on voit que de la pyramide égyptienne
du début du siècle, on s’approche du cylindre,
quand on parle de la pyramide des âges. Et quand on va être
en 2020, 2030, ce sera le château d’eau de Bernex. Et
puis, après j’ai regardé si ce qui était
valable pour l’ensemble de la Suisse était valable
pour Genève. Alors, j’ai été à
l’OCSTAT, l’Office cantonal de la statistique, et j’ai
vu que la croissance démographique allait être très
inégale selon les cantons. Il y a des cantons qui vont se
dépeupler, l’Oberland bernois, une partie du canton
de Berne, le Jura, hélas, et il y a des cantons qui vont
augmenter, comme Genève, en population. Et puis, cette augmentation
de population va collisionner le vieillissement de la population.
A partir de là, j’ai été regarder dans
la littérature des soins intensifs concernant la consommation
de jours de soins intensifs par tranche d’âge. On n’a
pas de données suisses, mais on a des données américaines,
anglaises, etc. J’ai été effrayé de voir
que quand on a moins de 65 ans, on consomme 50 jours de soins intensifs
par mille personnes par an, et quand on a plus de 70 ans, on passe
à 180 jours. On triple. A partir de là, on fait des
règles de trois. Et puis, j’ai pu répondre à
mon directeur que nous avons en 2006 36 lits de soins intensifs,
qu’il en faudrait 40 en 2010, 45 en 2015 et 50 en 2020. Et
ça, c’est une augmentation inexorable, sauf si le politique
prend des décisions, et qu’il dit « Moi, j’ai
fait mes calculs en disant rien ne change, on garde les même
gens, ils sont plus âgés, ils ont les mêmes besoins,
on a les mêmes résultats et on leur offre la même
chose ». Mais si on leur offre la même chose, à
budget constant, c’est simplement ridicule.
Question : Comment notre système
de santé est-il dirigé ?
BSE : Il y a de nombreux pilotes différents. Et il y a des
compétences qui sont réparties entre ces différents
pilotes, ce qui ne facilite pas les choses. Si on prend le secteur
hospitalier, par exemple, il est clair que les pilotes sont les
pouvoirs publics, en particulier le canton qui intervient passablement
et l’assureur maladie qui paie l’autre moitié
de la facture. Pratiquement, au fond, on peut dire que dans ce système
où, d’une part, les patients, les usagers ont tendance
à consommer et où d’autre part, les professionnels
ont tendance à offrir ce que les consommateurs veulent consommer,
il est clair que ceux qui pilotent, ceux qui cherchent à
réguler le système sont ceux qui paient, assez simplement.
Donc effectivement les pouvoirs publics. Mais les pouvoirs publics,
ce n’est pas simplement le canton, c’est en partie la
Confédération, en partie le canton et en partie les
communes. Et il y a une organisation en Suisse qui, pour certains
secteurs, par exemple le secteur hospitalier, est essentiellement
organisé au niveau cantonal. Le secteur médico-social
est en bonne partie organisé au niveau communal. Et quand
je dis en bonne partie, cela ne veut pas dire exclusivement, donc
pour chacun des secteurs de soins, il y a des négociations
entre différents pilotes, entre différents acteurs
qui peuvent avoir, en effet, des intérêts divergents.
Un exemple de cela, c’est, par exemple, le canton qui intervient
majoritairement dans la facture hospitalière. Il a tendance
à souhaiter voir se développer les soins ambulatoires,
parce qu’il intervient moins dans le financement des soins
ambulatoires. Au contraire, l’assurance maladie qui paie le
90% des soins ambulatoires a tendance à favoriser, peut-être
pas à favoriser, mais à voir d’un œil pas
forcément conciliant, ce transfert de l’hospitalier
vers l’ambulatoire. Donc, il y a différents pilotes
qui sont en principe les financeurs. Ce sont aussi, en partie, les
professionnels, puisque les professionnels passent des conventions
tarifaires avec les assureurs maladie, par exemple. Les pilotes
sont à tous les niveaux.
Question : Qu’implique
une enveloppe budgétaire rigide ?
BSE : L’enveloppe
budgétaire, elle est rigide pour l’année. Mais
une chose est claire. Dès l’instant où la décision
politique est d’allouer une enveloppe budgétaire donnée,
en d’autres termes on confie à l’hôpital,
dans le cas particulier, un certain montant avec lequel il doit
faire pour l’année, et s’il n’arrive pas
à faire avec, il se débrouille. Cela signifie qu’on
a deux possibilités à partir de là. Ou bien
on dit à l’hôpital comment il doit faire des
choix, dans l’hypothèse où l’enveloppe
ne suffit réellement pas à produire ces soins, une
fois passées toutes les possibilités de rationalisation,
ou bien on admet que l’hôpital va faire lui-même
ses choix. Et, si on admet que l’hôpital fait lui-même
ses choix, ce qui risque fort d’arriver, c’est que l’hôpital
fasse ses choix selon des critères qui ne sont pas forcément
ceux qu’aurait décidés le politicien ou celui
qui donne mandat au politicien, en d’autres termes, le citoyen.
Et bien sûr, si une enveloppe est insuffisante et que les
besoins excèdent ce que l’enveloppe peut couvrir, il
est clair que des choix doivent être faits entre ce qu’on
fait et ce qu’on ne fait pas, ce qu’on fait pour qui,
et ce qu’on ne fait pas pour qui.

Question : Comment
introduire un débat démocratique ?
BSE : Le problème c’est qu’on ne sait pas du
tout comment organiser ce débat démocratique. Et je
suis d’accord pour dire qu’en dernier ressort, c’est
le souhait du citoyen qui vote, mais il se trouve que le citoyen
qui vote, vote pour des responsables politiques et des décideurs
qui vont fonctionner dans un système tellement complexe,
qu’il est extrêmement difficile de savoir finalement
qu’elles seront les décisions qui seront prises par
ces décideurs. Et de cette façon-là, le citoyen
fait des choix, mais ces choix conduisent en fait à nommer
des personnes qui très vite vont se trouver prises dans un
système. Voilà, et je ne sais pas, aujourd’hui,
comment faire. Il y a des pays dans lesquels le débat démocratique
est certainement un peu plus construit, des pays du Nord, en Finlande,
en Suède, par exemple, où il y a certainement davantage
de réflexion sur ces sujets-là. Et je crois qu’il
faudra pour les prochaines années que nous trouvions des
moyens d’entendre davantage ce que souhaite la population.
BD
: Ce que vous dites, Mme Santos Eggimann, est vraiment important,
parce qu’on a une difficulté supplémentaire.
On a un système d’assurance maladie national avec la
LAMal, et on a en plus 26 systèmes cantonaux de santé.
Pour avoir un débat national sur des thématiques comme
celles-là, il faut se sortir de nos particularités
cantonales, et que l’Uranais puisse discuter avec le Soleurois,
le Tessinois et le Genevois sur le rationnement des soins, indépendamment
des questions linguistiques. C’est extraordinairement difficile,
parce qu’on a tous une réalité socio-économique
différente. Et nous, on devra peut-être faire des sacrifices
plus grands que d’autres. Et où est-ce qu’on
va trouver ce point commun ? On a cette difficulté qui est
énorme. Mais c’est bien au niveau national qu’on
doit parler de rationnement.
Question : Comment
attribuer les ressources nécessaires ?
JCC : Un des moyens d’attribuer les ressources, c’est
d’utiliser ce qu’on appelle les QUALYS, quantité
de vie ajustée pour la qualité, et puis de dire que
si cet index est bon on va attribuer les moyens, et que s’il
n’est pas bon on ne va pas attribuer les moyens. Mais, c’est
une première approche extrêmement grossière.
Avec un QUALY, on peut apprécier un tout petit bout du jeu,
mais pas l’ensemble du jeu. Et puis, ensuite, comment gérer
l’injustice ? Si vous prenez l’exemple d’une maladie
rare, une maladie orpheline par exemple, il y a peu de gens qui
s’intéressent à cette maladie. Donc, ce sera
très difficile de trouver un expert de cette maladie. Vous
êtes déjà pénalisé parce que vous
avez une maladie, vous êtes secondairement pénalisé
parce que vous avez une maladie rare et parce que la recherche n’y
a pas été très développée. Alors,
est-ce qu’on ne devrait pas vous privilégier dans une
logique d’égalité des sacrifices, et non plus
dans une logique d’égalité des résultats
? Ce tout petit exemple vous montre la complexité de la question.
Si on l’analyse de façon froide comme pourrait le faire
un économiste ou un assureur, on va tomber sur une analyse
coût/efficience. Mais on va gommer complètement l’humain.
On va gommer complètement l’éthique de l’égalité
des sacrifices. On va gommer complètement ce qu’on
appelle les inégalités de chance, ou les inégalités
biologiques. Et c’est pour ça, qu’à mon
sens, il faut absolument dans cette société, qu’on
arrive à privilégier à un moment donné,
la micro allocation des ressources par un médecin, par des
professionnels de la santé. Il faut qu’on nous laisse
un espace de liberté, parce qu’autrement on n’arrive
pas sur le plan éthique à gérer la micro allocation
des ressources.
Question : Existe-t-il
un catalogue des prestations en Suisse ?
BD : Vous avez dit catalogue
des prestations. Voyez-vous, il y a quelques mois, j’étais
dans un exercice un peu similaire à celui-ci. Il y avait
une journaliste, un représentant de Santésuisse et
une politicienne. A un moment donné, la journaliste dit :
« Avons-nous un catalogue des prestations LAMal en Suisse
?». Elle s’est d’abord tournée vers le
représentant de Santésuisse qui lui a dit non, ensuite
elle s’est tournée vers la politicienne qui a dit oui.
Elle s’est tournée finalement vers moi en me demandant
qui avait raison. Et le côté très agréable,
c’est que je peux récidiver dans l’explication
en disant que tous les deux avaient raison. C’est un système
très, très complexe pour les pauvres citoyens assurés
encore en bonne santé que nous sommes. J’essaye d’être
très simple, mais c’est fondamental pour la compréhension
de la situation et des débats futurs. En ce qui concerne
les prestations des médecins et des chiropraticiens, nous
n’avons pas de catalogues exhaustifs de prestations. Nous
avons un catalogue de prestations qui existe seulement pour les
prestations qui ne sont pas remboursées par les médecins,
par exemple la fécondation in vitro, et bien d’autres
prestations qui ne sont pas remboursées, ou des prestations
qui le sont, mais à des conditions spécifiques, par
exemple, toute la question des greffes ou des transplantations qui
ne peuvent se faire que dans certains centres reconnus et autorisés,
pour que ce soit remboursé par la LAMal. Ou nous avons des
prestations qui sont limitées dans le temps parce qu’elles
sont en évaluation. Mesdames, cela concerne la mammographie
de dépistage qui est à charge des caisses maladie
à des conditions bien restrictives jusqu’à la
fin de l’année 2007. Et ce catalogue, concernant l’aspect
des traitements médicaux, par qui est-il fait ? La loi fédérale
que vous et moi nous avons acceptée ou refusée en
décembre 94, elle contient ce que les juristes appellent
des délégations de compétence. C'est-à-dire
que, nous, on a voté des principes. On a accepté cette
LAMal qui donne des principes, à savoir que des actes de
prévention sont remboursés, des soins à domicile
sont remboursés, des frais de transport sont remboursés,
mais le contenu ne figure pas dans la loi. Et comme on dit, le diable
se cache dans le détail. Mais qui est le diable et quel est
le détail ? Le diable, par délégation de compétence,
a passé du Conseil fédéral au Département
fédéral de l’Intérieur et concrètement,
c’est donc le Département fédéral qui
dresse ces listes. Et nous avons alors des listes tout à
fait fermées pour les personnes qui travaillent à
charge de la caisse maladie sur prescription du médecin.
On pense, par exemple, aux physiothérapeutes. Si vous vient
l’idée saugrenue de lire l’ordonnance sur les
prestations de l’assurance obligatoire des soins, l’OPAS,
vous aurez quelques difficultés, parce que c’est une
liste qui est à la fois positive, négative et conditionnelle.
Elle est très complexe, mais c’est le système.
C’est la même chose pour les médicaments, c’est
la même chose pour les soins dentaires. Les médicaments
figurent sur une liste des spécialités. Et là,
vous avez la liste exhaustive des médicaments à charge
des caisses maladie avec l’indication. Et les indications
sont très limitées. Un médicament ne sera pas
remboursé par la caisse maladie s’il a été
prescrit par le médecin pour une autre affection. On a toutes
ces restrictions-là, et ces listes sont fermées. C’est
la même chose pour les soins dentaires. En Suisse, on n’aime
pas l’idée que les soins dentaires soient remboursés
par la caisse maladie, parce que comme l’a dit un délicieux
parlementaire, les Suisses ne se brosseraient plus les dents si
on remboursait nos soins dentaires. C’est une drôle
de conception de la responsabilité individuelle, mais voilà.
Donc, le traitement dentaire n’est pas à charge, sauf
si ce traitement est rendu nécessaire par des maladies graves
du système de la mastication, ou d’autres maladies
graves. On pense aux chimiothérapies liées aux cancers.
Et là aussi, on a une liste totalement fermée. Et
je crois qu’il ne faut même pas s’arrêter
à ça. Il y a en plus son application. Et là,
il y a trois qualificatifs dans la LAMal qui sont vraiment les pierres
angulaires de l’application de cette assurance maladie et
des prestations qu’elle contient. Ce sont les critères
approprié, efficace et économique. Et vous avez beau
avoir une liste comme je vous l’ai donnée, ces trois
critères-là permettent, s’ils sont appliqués
avec rigueur, de glisser gentiment vers un rationnement des soins.
Parce que la prestation, même si elle est à charge
dans la liste, peut être considérée comme n’étant
ni efficace, ni appropriée ou pas économique.
Question : Comment
évalue-t-on les coûts, et en particulier ceux des soins
prodigués par les proches du patient ?
BD : De manière générale, en Suisse, une des
caractéristiques des assurances sociales, c’est qu’elles
sont constituées en boîtes hermétiques. Il n’y
a pas de vision d’ensemble de la politique sociale ni de la
politique sanitaire en Suisse. Et l’évolution de ces
boîtes hermétiquement closes, avec quelques passages
entre deux, va dans le sens d’une réduction de la boîte,
parce que ça coûte cher. Donc, la prochaine révision
de l’assurance invalidité, typiquement, va être
la révision de l’exclusion des patients psychiques,
pour être un peu brutale. On n’a pas du tout de vision
d’ensemble entre les assurances sociales. Et chacune poursuit
une logique d’économie. Donc, vous pensez bien qu’on
n’a pas du tout de vision sur le coût global au niveau
social, comme le coût des soins dispensés par des soignants
informels, comme on les appelle, par exemple la famille. La révision
sur le financement des soins va très clairement reporter
sur la sphère privée ces soins à la personne
qui ne seront plus pris en charge par l’assurance maladie.
Laquelle n’indemnise jamais un conjoint ou un membre de la
famille qui, à domicile, dispense des soins, alors que l’assurance
accident peut le faire, et que d’autres assurances aussi le
font. Et cela a amené dans certains cantons suisses-alémaniques
à la pratique dénoncée, mais peu importe parce
que socialement elle est bonne, que les proches parents qui prennent
en charge une personne, typiquement un patient atteint de maladie
d’Alzheimer, par exemple une femme qui prend soin de son conjoint,
dans ce cas, on salarie la femme. Elle est salariée par l’institution
qui dispense les soins à domicile qui la paie. C’est
un détournement massif de la LAMal. C’est totalement
illégal, ça doit faire se retourner des juristes dans
leurs tombes, mais peu importe. On voit bien ce but social. Donc,
en clair, il n’y a aucune reconnaissance de ce travail-là,
dans le cadre de l’assurance maladie. Et l’évolution
de la LAMal va dans le sens d’un report accru sur la sphère
privée.
BSE
: Je crois que, quand on parle de vieillissement de la population,
on se trouve face à deux problèmes. Le premier des
problèmes, c’est qu’il faut continuer à
offrir les soins qu’on a toujours offerts dans un système
de santé qui s’est développé d’abord
pour rendre service à une population relativement jeune qui
avait des problèmes de santé plutôt aigus, et
en même temps il faut développer la prise en charge
de ces maladies qui sont nettement plus spécifiques des personnes
âgées, qui sont toutes ces maladies chroniques et leurs
conséquences. Et pratiquement, c’est vrai qu’on
a beaucoup reproché à la LAMal d’avoir augmenté
la couverture de ces besoins médico-sociaux et en particulier,
d’avoir augmenté le coût des primes par l’introduction
des prestations médico-sociales incluses dans la LAMal par
rapport au régime précédent. A vrai dire, on
est encore très en deçà de ce qui pourrait
être financé, si on voulait tenir compte de toutes
les prestations que les familles donnent à leurs proches.
Et autant, dans notre étude, nous avons interrogé
des médecins à travers la Suisse, nous avons aussi
interrogé des personnes recrutées dans des associations
de patients. Nous avons choisi six pathologies et conduit des entretiens
assez détaillés avec une septantaine de personnes.
Les personnes qui prennent soin d’un proche par exemple atteint
d’une maladie d’Alzheimer, disent très clairement
à quel point il est difficile d’avoir leurs frais remboursés,
y compris et en particulier pour des prestations de veille, ou des
prestations de surveillance qui sont quand même rendues assez
nécessaires par l’état de santé de ces
personnes.
Question : Les
patients ne veulent-ils pas tout et ne renoncer à rien ?
BD : Je crois qu’on est un peu tous comme ça. On se
ressemble tous, d’une certaine manière. Quand on est
en bonne santé, on est tous d’accord, ou une grande
partie d’entre nous, sur le principe de limiter les prestations
à notre égard si on peut avoir une réduction
de prime. Et le jour où on tombe malade, où un de
nos proches tombe malade, il faut toutes les investigations, les
plus sophistiquées, les plus performantes, sans limite, pour
ma femme, pour mon fils ou pour moi-même, si je suis encore
capable de le demander. Je crois qu’il y a cette part d’abord
très, très humaine qui est notre point commun. Et
je pense que ça, c’est normal qu’on ait des telles
différences entre les résultats qu’affiche Santésuisse
sur l’attitude des gens envers les réductions de prestations,
et puis ce qui se passe dans les faits quand on tombe malade. Et
la deuxième chose qui est extrêmement importante, c’est
qu’on a des réactions de consommateur. Nos primes d’assurance
ne cessent d’augmenter massivement, année après
année. C’est en Suisse romande qu’on a les plus
fortes augmentations. Et c’est quand même aussi l’occasion
de rappeler qu’on a des primes cantonales et que les différences
entre les primes de la Suisse centrale et les nôtres sont
assez phénoménales, puisque c’est trois fois
plus élevé chez nous. Et ma foi, on entend assez souvent
dire, et ça je peux tout à fait le comprendre encore
une fois comme assuré, comme être humain : «
J’en veux pour mon argent. Je paie chaque année plus,
alors quand j’aurai une grippe, j’irai chez le médecin,
j’irai faire un check-up, je profiterai de cette occasion-là
». Ce qui est un effet totalement pervers, induit par le système
de financement de l’assurance maladie.

Question : Pourquoi
pour les gens à l’AVS et à l’AI, on paie
tout, mais pas pour les autres ?
BD : Les personnes à l’AVS et à l’AI vivent
avec des moyens qui sont inférieurs à des limites
prescrites. Ce sont des personnes qui sont dans le besoin. Pour
ces personnes-là, effectivement, le système mis en
place fait que tout est pris en charge. Les soins dentaires, la
part non remboursée par l’assurance maladie. Et c’est
le choix de société que nous avons fait et on est
heureux pour ces personnes-là, parce qu’elles sont
en dessous d’un certain niveau. Ce qui commence à être
extrêmement préoccupant, enfin qui l’est depuis
longtemps, c’est cette zone grise, comme je pourrais l’appeler,
juste en dessus des limites. C’est cette classe moyenne qui
s’appauvrit, cette classe moyenne qui n’arrive plus
à payer ses primes, et quand elle ne paie plus régulièrement
ses primes, elle ne peut pas être prise en charge par l’aide
sociale ou par des systèmes de prestations complémentaires,
parce qu’elle est juste au- dessus de ces limites. Et puis
l’assurance maladie est fondée à suspendre le
remboursement des prestations jusqu’à ce que les primes
soient remboursées. Cela induit sur le comportement de la
personne concernée. Elle ne va plus recourir, ou moins, à
un médecin, en tout cas pas un dentiste puisque de toute
façon ce n’est pas remboursé. Cela induit toutes
sortes de comportements qui, à moyen et long terme, peuvent
arriver à des inégalités crasses. Concrètement,
comme cette personne sait qu’elle va voir son médecin,
mais que la caisse ne rembourse pas, et qu’elle ne peut pas
payer son médecin, alors qu’elle a un rapport de confiance
avec le médecin, elle se dira : « Mais quelle horreur,
je ne peux pas aller chez mon médecin, je ne peux pas lui
payer sa facture, j’attends. » Et cette tranche de la
population, cette classe moyenne s’appauvrit chez nous comme
partout ailleurs en Europe, comme cela a été le cas
aux Etats-Unis. Ces gens échappent au bénéfice
des prestations que vous relevez. Alors, on est tous satisfait qu’il
y ait ces prestations complémentaires pour les personnes
âgées ou pour les personnes invalides. Ce qui est vraiment
très problématique, c’est ce qui se passe en
dehors de ce noyau dur, en quelque sorte.
Question : La
caisse unique ne risque-t-elle pas d’augmenter le pouvoir
de l’Administration ?
BD : On ne va pas ouvrir le débat sur la caisse unique, parce
que c’est un sujet en lui-même. Mais, mon sentiment
sur l’initiative sur l’introduction d’une caisse
unique ne va rien changer aux coûts de la santé et
aux prestations. Ce qui est demandé, c’est une gestion
par une caisse unique, type SUVA ou CNA, ce qui aurait l’avantage
de supprimer la multitude des caisses existantes et d’instaurer
ce que nous souhaitons tous : de la transparence dans la gestion
de cette assurance-là. Et le deuxième point important,
c’est le financement. Autrement dit passer d’un financement
par tête qui est une particularité helvétique
à un financement qui soit proportionné au revenu.
Santésuisse vient du reste de sortir une étude, canton
par canton, de l’application de ce principe pour les couples,
les familles et les personnes individuelles. Personnellement, j’ai
de la difficulté à partager votre analyse sur l’incidence
que cela aurait sur le contrôle par l’Administration.
Là, il y a un maillon qui me manque dans votre approche.
Réponse
de la personne qui avait posé la question : : Aujourd’hui
si je trouve que ma caisse maladie fonctionne mal, je peux en changer.
Demain, si le fonctionnaire qui est en place bloque le système,
je ne pourrai pas le changer, parce que je n’aurai pas le
choix. Donc, si vous dites aujourd’hui qu’au niveau
de l’Administration fédérale, dans la gestion
des listes, on est face à des lenteurs ou des manques de
souplesse, je crains d’augmenter ces lenteurs et ces manques
de souplesse en donnant à l’Etat la charge de l’administration
de l’assurance maladie.
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