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RATIONNEMENT
1.
Comment sont inclues ou exclues les prestations dans le catalogue
des prestations ?
2.
Comment gérer un budget limité ?
3. Avez-vous des exemples de rationnements implicites
?
4.
Quels sont les avantages et les inconvénients du rationnement
implicite versus rationnement explicite ?
5. Certains patients sont-ils plus à risque
que d’autres face à ces décisions ?
6. Le système de santé permet-il encore
à chaque patient d’obtenir les soins nécessaires
?
7. Est-ce qu’un jour seuls les riches pourront
se faire soigner ?
8.
Qu’est-ce qu’on peut faire pour la défense
des personnes âgées ?
9.
Est-ce que vous vivez déjà une situation
de rationnement aux soins intensifs ?

Question
: Comment
sont inclues ou exclues les prestations dans le catalogue des prestations
?
BD : Le contenu du catalogue relève de la compétence
de l’Administration fédérale qui se réfère
à un préavis donné par des commissions fédérales
qui ont été créées par la LAMal, des
commissions spécialisées sur les médicaments,
sur les analyses, sur les prestations générales. Et
ces conseils de sages et de spécialistes se réunissent
et donnent un préavis à la commission qui décide
souverainement d’inclure ou de ne pas inclure. Tout comme
l’administration va décider, là je me réfère
au département et à son chef, de ne plus maintenir
des prestations dans le catalogue. On se souvient tous du 3 juin
2005, le moment où Pascal Couchepin a rendu public le fait
que les cinq médecines complémentaires, qui avaient
été intégrées dans le catalogue, étaient
arrivées au terme de la période d’essai et qu’on
ne les maintenait pas. Il y a donc là, juridiquement, ce
pouvoir-là. Mais, il y a un autre acteur important dans la
définition des prestations à charge, c’est le
Tribunal fédéral des assurances. Et nos juges fédéraux
exercent une influence qui n’est pas négligeable. Je
vais vous en donner quelques exemples. Du temps de la LAMa, celle
qui a précédé notre LAMal, les juges fédéraux
ont réellement créé des prestations à
charge des caisses maladie. Il y a des exemples magnifiques, par
exemple la greffe cardiaque, qui n’était pas à
charge des caisses maladie et qu’on considérait à
Berne comme n’étant pas une prestation scientifiquement
reconnue et devant être à charge des caisses maladie.
En 1988-1989, nos juges fédéraux, contre l’avis
de l’Administration fédérale et des préavis
de commissions, avaient dit que c’était une prestation
qui devait être prise en charge. Ils avaient créé,
si vous voulez, des obligations pour les caisses maladie, très
sociales et vraiment très intéressantes. Et puis,
avec la LAMal, les juges ont changé et ils le disent explicitement
: « Maintenant on a des commissions de spécialistes,
moi, juge, je me retire un peu et je regarde ce qui est arbitraire
ou pas. Pour la fécondation in vitro, si l’Administration
fédérale à Berne a décidé que
ce n’était pas à charge, cela ne le sera pas.
» Et là, je suis un peu critique envers le Tribunal
des assurances qui a récemment décidé que des
prestations seraient à charge des caisses maladie. Mais de
manière générale, sa position est très
dure et si l’Administration fédérale considère
qu’une prestation ne doit pas être à charge,
les juges vont faire très peu de choses pour qu’elle
le soit. Et puis, les juges seront amenés à examiner
ce fameux caractère d’efficacité et d’économicité.
Ce sont nos juges fédéraux qui ont ainsi décidé,
dans le cas d’une patiente très âgée,
qu’une intervention cardiaque ne s’avérait pas
efficace. Et ils ont décidé qu’elle ne serait
pas à charge de la caisse maladie. Il ne faut pas en déduire
la règle générale que, depuis que les juges
ont tranché ce cas, toutes les personnes de plus de 85 ans
n’ont plus droit à ces prestations. Cela, c’est
faux. Dans le cas d’espèce, les juges ont dit que ce
n’était pas efficace et que ce n’était
pas à charge des caisses. Ils ont aussi rendu des arrêts
extrêmement importants pour les soins à domicile, dans
lesquels les juges ont examiné le critère d’économicité
des prestations en comparant le coût des soins à domicile
aux coûts des soins en EMS. Et là, on est vraiment
dans la peau de l’assureur, cette fois. C’est lui qui
peut dire : « Cela n’est pas à priori efficace
et économique . Vous, médecins, vous avez demandé
et prescrit des soins à domicile pour un patient qui est
fortement dépendant ; moi, assureur, je regarde ce que je
paie. CHF 110 par jour pour lui, j’en paierais CHF 40 en EMS,
je limite ma prestation à CHF 40. » Et les juges fédéraux
ont consacré ce principe qu’ils ont un peu atténué
par la suite, sans qu’on sache vraiment comment l’appliquer
et ils ont quand même, dans un arrêt, parlé de
la qualité de vie de la personne. Mais, en pratique, c’est
extrêmement difficile. Ce sont quand même nos juges
fédéraux qui ont dit que lorsqu’il y a plusieurs
traitements possibles, l’assuré n’a tout simplement
pas le droit d’exiger le remboursement du traitement le plus
cher. Donc, il y a tout cet arsenal de droits qui se constitue,
je ne voudrais pas dire au service des employeurs, parce que ce
serait un peu brutal, mais qui concrétise de cas en cas ces
grands principes du droit. Et par moment, ils nous irritent beaucoup,
par exemple pour les soins dentaires. C’est un exemple un
peu choquant. Je maintiens le qualificatif. Nous avons une liste
fermée pour les soins dentaires et voilà qu’une
dame qui avait un cancer du sein a dû subir une chimiothérapie
et une radiothérapie. Sa dentition en a beaucoup souffert
et elle a eu des soins dentaires importants pour l’équivalent
d’à peu près CHF 18'000. Et la caisse maladie
a refusé le remboursement parce que le cancer du sein ne
figure pas dans la liste des maladies graves qui permettent le remboursement
des soins dentaires, comme le sida, la leucémie et toutes
sortes d’affections, mais pas le cancer du sein. Et les juges
fédéraux ont effectivement donné raison à
la caisse maladie en disant qu’il n’y avait pas d’inégalité
de traitement. Je vous passe les détails du raisonnement
juridique du Tribunal fédéral des assurances, mais
il en conclut que l’Administration a choisi de faire cette
liste-là, qu’on ne peut pas lui reprocher un côté
arbitraire et qu’une femme qui a un cancer du sein ne peut
pas se faire rembourser des soins dentaires. Mais si elle avait
eu une leucémie, elle aurait pu se faire rembourser les soins
dentaires suite à la chimiothérapie. Ces positions-là
sont extrêmement importantes, parce qu’après
ça, vous savez qu’on a une liste fermée. Et
c’est la même chose pour le diabète. Les patients
qui ont un diabète ne peuvent pas se faire rembourser des
soins dentaires importants, parce que le diabète ne figure
pas dans la liste.
JCC
: Ce que j’entends ici, avec ces listes, etc, pour moi qui
ne suis pas du tout un connaisseur de ces questions de listes ni
de la manière dont elles sont générées,
mon sentiment vis-à-vis de ça, c’est que c’est
une façon, une de plus, de retarder la vraie discussion,
la vraie décision de dire : « On rationne et on rationne
quoi ? » Parce que là, on n’ose pas encore dire
oui ou non et on se réfugie dans du pseudo médical.

Question : Comment gérer
un budget limité ?
BSE : Est-ce que les politiciens souhaitent prendre ces responsabilités
? A l’évidence, non. Le politicien va dire : «
Moi, j’ai fait tout ce que je pouvais. Je considère
qu’actuellement on rationalise et qu’on ne rationne
pas ». Au fond, la vraie difficulté, c’est que
s’il y a rationnement dans ce genre de situation, le rationnement
va être effectivement implicite. C'est-à-dire, au fond,
que le praticien qui va se trouver face à son patient va
devoir donner ou ne pas donner le soin, selon des critères
que finalement personne n’a établi, que lui seul connaît,
pour autant qu’il en soit lui-même tout à fait
conscient. Et, à partir de là, dès l’instant
où le critère est implicite, il est évident
qu’il échappe encore une fois au contrôle démocratique.
Il est clair aussi, que du coup, le politicien peut dire qu’il
n’est pas responsable de ce choix. Le rationnement explicite
consisterait, de la part des décideurs politiques, mais aussi
des décideurs à l’intérieur de l’hôpital
à donner les règles du jeu. De dire - c’est
un exemple - que, le budget devant être réduit, il
s’agit de développer tel secteur dans l’hôpital
qui mérite d’être développé, parce
que les besoins sont là et pas totalement couverts, et peut-être
que tel autre secteur devrait voir ses ressources réduites
parce que ce secteur-là dispose peut-être d’encore
quelques possibilités de rationalisation.
Question : Avez-vous
des exemples de rationnements implicites ?
BSE : Celui de la pose de prothèse de hanche, par exemple,
pour laquelle il y a des listes d’attente. Et à vrai
dire, s’il y a des listes d’attente, on peut se poser,
d’une part, la question de savoir qui l’a décidé
et comment, ou si les ressources nécessaires pour réaliser
ce genre d’opération devaient être limitées.
Et puis, une fois qu’on a posé cette question, il faut
se poser une deuxième question qui est comment on gère
les priorités quand les patients sont sur des listes d’attente.
Dans les deux circonstances, il n’existe pas de critères
explicites sur lesquels les décisions soient fondées
de façon systématique. Pratiquement, imaginons une
liste d’attente avec des critères précis, par
exemple le premier servi. Mais il y a des critères plus intelligents.
Un critère plus intelligent, c’est de tenir compte,
par exemple, de la sévérité des symptômes
dont souffre la personne, de la durée de la maladie, par
exemple. Ou des perspectives de récupération de la
personne qui va subir cette intervention. Et pratiquement, on peut
imaginer, on l’espère, que celui qui gère la
liste d’attente, j’imagine le médecin ou l’hôpital
qui va finalement faire l’opération, va effectivement
se fonder plutôt sur ces critères médicaux plutôt
que sur les critères du premier servi, parce que quelque
part, encore une fois, c’est plus intelligent. On peut l’espérer.
En même temps qu’on l’espère, il faut aussi
un petit peu le craindre, parce que quand on parle de critères
qui au fond seraient des critères médicaux, on est
jamais très, très loin non plus de critères
qui pourraient être à la fois médicaux et puis
un petit peu sociaux. Par exemple, est-ce qu’on décide
d’opérer en premier une personne qui est âgée
et qui n’a pas de charge de famille, ou bien est-ce qu’on
va plutôt donner la priorité à une personne
qui est un petit peu moins âgée, a peut-être
un petit peu moins mal, mais doit s’occuper d’enfants
?
BD
: Je souhaite rebondir sur ce que vous avez dit. Le Tribunal fédéral
des assurances a rendu un jugement sur cette question-là
dans le cas d’un patient qui voulait être au bénéfice
de prestations à l’étranger parce que le type
d’intervention ne se pratiquait pas en Suisse. Et là,
le Tribunal fédéral a regardé un petit peu
la jurisprudence de l’Union européenne, où ce
problème se pose : libre circulation, libre accès
aux services. Et puis, dans les critères qu’il a examinés,
la liste d’attente, les effets d’une liste d’attente,
etc, il a été amené à examiner l’âge
de la personne et le fait que cette personne avait trois jeunes
enfants et que c’était une personne atteinte d’un
cancer. Les juges fédéraux nous ont clairement dit,
l’arrêt est tout à fait récent, que le
critère d’âge ne peut pas être retenu,
ni le fait qu’il y a charge de famille. Donc là, le
Tribunal fédéral est extrêmement sévère
.

Question
: Quels
sont les avantages et les inconvénients du rationnement implicite
versus rationnement explicite ?
BSE : Le rationnement explicite a un gros avantage, c’est
sa transparence. En d’autres termes, il est soumis aux lois
du fonctionnement démocratique. A un moment donné,
les décisions politiques, par exemple les décisions
d’investir dans tel ou tel secteur de la santé sont
certainement des décisions qui méritent d’être
transparentes. Maintenant, le rationnement implicite, celui qui
est fait sans nécessairement que tout le monde soit au courant
de critères explicites, on l’associe volontiers au
rationnement qui se fait au lit du patient. Parce que précisément,
les décisions prises en amont qui n’ont pas forcément
été explicitées, conduisent le praticien en
bout de chaîne à décider que cette personne
oui, ou cette personne non. Cyniquement c’est un avantage
pour le politicien qui n’a pas à prendre la responsabilité.
D’autres cyniques disent aussi que c’est un avantage
pour le patient, parce que le patient souvent ne va même pas
se rendre compte que ce rationnement a été fait. Donc,
quelque part, il est moins frustré. Pratiquement, le médecin
y voit un avantage, et je pense que c’est un avantage réel.
Il va se référer aux règles éthiques
de sa profession. Et ces règles éthiques vont lui
faire prendre la meilleure décision possible, en se basant
sur la sévérité de la maladie, sur le risque
vital, etc, qui vont lui permettre de prendre la décision
la plus juste possible. La vraie difficulté, c’est
que les médecins ne veulent pas forcément aller plus
loin que cela. Et que quand deux patients se présentent avec
les deux un besoin plus ou moins équivalent, et que les ressources
sont insuffisantes pour choisir, le médecin ne se sent pas
forcément qualifié, et je ne pense pas personnellement
qu’il le soit, pour décider sur la base d’autres
critères qui, cette fois, ne sont plus médicaux, mais
deviennent sociaux, comme l’âge, le sexe, la responsabilité
familiale, le fait que la personne a adopté ou non des comportements
à risque. Je ne pense pas que le médecin doive décider
sur ces critères-là. Et, dès l’instant
où les ressources sont rationnées, au point que le
médecin doive faire ce genre de choix, je ne suis personnellement
pas convaincue qu’il soit en position de le faire, et je ne
suis pas convaincue non plus qu’il souhaite le faire.
JCC
: Mais il y a le concept d’égalité des sacrifices.
Alors, c’est un terme extraordinairement flou. Mais finalement,
nous avons débattu de cela au niveau du Conseil d’éthique
clinique à propos d’un patient dont il fallait engager
une très importante somme d’argent pour qu’il
puisse bénéficier d’une opération. Et
dans nos discussions pour savoir si c’était ou non
éthique et justifié d’engager autant d’argent
pour un seul patient, c’est à cette conclusion que
nous sommes arrivés. On n’a pas, effectivement comme
vous dites, un moyen de mesure robuste. On n’a pas un moyen
de mesure satisfaisant, mais le patient est là et nous sommes
là, et ce concept d’égalité des sacrifices
nous a paru quelque chose d’assez bien, parce que c’est
très global. Cela implique à la fois des résultats,
mais cela implique aussi la situation dans laquelle la vie a placé
ce patient et ça n’implique pas de critères
sociaux. La grande faiblesse de tout cela, c’est la non robustesse
de l’outil, le côté complètement peu définissable
de l’outil, donc le risque d’injustice lorsqu’on
va l’utiliser chez des patients consécutifs qui présenteraient
les mêmes prémices. Mais si quelqu’un a un meilleur
outil à nous proposer.
Question : Certains
patients sont-ils plus à risque que d’autres face à
ces décisions?
BSE : Les patients qui sont le plus à risque, c’est
difficile. Dans la mesure où le système de santé
suisse favorise clairement le développement de rationnement
implicite plutôt qu’explicite, il est assez difficile
de mesurer les patients, ou même de documenter ce qui est
implicite. Personne ne va venir vous en parler facilement. Pratiquement,
ce que nous avons tenté de faire, c’est d’approcher
ce phénomène de rationnement en posant des questions
sur l’accès aux soins. Et pas n’importe quel
accès, parce qu’à vrai dire, on pourrait souhaiter
que l’accès soit possible à tout le monde et
pour n’importe quoi. Pratiquement, nous avons posé
ces questions à un large échantillon de médecins
suisses dits de premier recours, c'est-à-dire des médecins
généralistes ou internistes, et à des médecins
hospitaliers. Les questions posées étaient du type
: « Pouvez-vous toujours, pour tous vos patients, trouver
un accès à telle ou telle ressource, par exemple,
admettre le patient à l’hôpital ou une fois qu’il
est à l’hôpital, trouver dans l’hôpital
telle ou telle ressource ? », ou pour le médecin traitant
: « Pouvez-vous toujours obtenir pour votre patient, dans
un délai raisonnable, telle ou telle ressource ? »
Ce délai raisonnable, étant le délai qui ne
compromet pas la santé et qui n’engendre pas de souffrances
prolongées et déraisonnables. Et, pratiquement, ce
qui est clair, c’est qu’il y a des domaines dans lesquels
les réponses concordent. Les réponses concordent entre
les médecins installés et les médecins hospitaliers,
entre les médecins hospitaliers de médecine et ceux
de chirurgie et ceux de psychiatrie. Et, un domaine qui émerge
de façon constante, c’est celui des soins psychiatriques.
Et, à vrai dire, autant on a le sentiment que sur le plan
de la médecine somatique, le problème se pose encore
peu, autant il semble qu’il y ait de vraies difficultés
d’accès pour les personnes qui sont porteuses de pathologies
et de problèmes de santé mentaux sérieux. Ces
problèmes semblent se poser au niveau des ressources hospitalières
et au niveau des ressources ambulatoires. C’est la première
chose qu’on puisse dire. Et le deuxième domaine qui
apparaît clairement aussi, c’est celui de la réadaptation.
Ces soins qui sont nécessaires, souvent dans le cadre de
pathologies chroniques, après une intervention ou découlent
d’une maladie chronique pour retrouver de la fonction Ces
soins sont particulièrement importants pour les personnes
d’un certain âge, puisque c’est à partir
d’un certain âge que les maladies chroniques se révèlent
et révèlent leurs effets aussi. Donc, pratiquement,
il y a au fond de ces résultats, le sentiment clair que le
système de santé est biaisé. Et que ce biais
du système de santé se fait en défaveur de
certains types de pathologies. Et ces types de pathologies concernent
des patients particuliers : les personnes âgées, sûrement,
mais pas seulement. Ils concernent aussi les personnes qui sont
socialement marginalisées, et les personnes qui effectivement
ont des problèmes de santé plutôt mentaux que
physiques.
Question : Le système de
santé permet-il encore à chaque patient d’obtenir
les soins nécessaires ?
BD : Si on regarde le
fameux catalogue de prestations, on ne peut pas soutenir, comme
ça, qu’on est dans une phase de rationnement parce
qu’il n’est, pour l’heure, pas beaucoup touché
ce catalogue des prestations. Mais son application peut amener à
ça. Moi, je verrais deux gros dangers qui nous menacent maintenant,
et qui sont clairs. Après le retrait des médecines
complémentaires, on parle des prestations de psychothérapie
et après de physiothérapie. Mais, il y a encore beaucoup
plus grave, ce sont les soins aux personnes âgées.
Tout se passe maintenant comme si on cherchait à traquer
la maladie. On revient à une notion extrêmement étroite
de la maladie. Quand Santésuisse publie, il y a plus de deux
ans, dans un communiqué de presse que la LAMal n’a
jamais été conçue comme une assurance de soins,
Santésuisse, donc les assureurs maladie veulent dire que
la LAMal n’a jamais été conçue pour payer
des prestations de dépendance aux personnes âgées.
Et il est temps de revenir à une autre conception de la maladie
et de la pathologie. On veut sortir du catalogue des prestations
ou des prestations remboursées ce qui ne correspond pas à
ça. Donc, dans la prochaine révision concernant le
financement des soins, et le message du Conseil fédéral
est connu, on va sortir de l’assurance maladie tout ce qui
concerne les aspects d’assistance à la personne, l’aider
à manger, l’aider à se lever, la retourner dans
son lit, etc. Et ça, c’est extrêmement dangereux,
parce que dans l’immédiat c’est le financement
des soins à la personne âgée qui est visé.
Mais il n’y a pas que la personne âgée, il y
a d’autres pathologies qui peuvent être visées.
Donc, ce qu’il faut c’est éviter que ce fameux
catalogue ne soit quand même restreint, parce que là,
on est sur la voie, et ça, il faut le dire très, très
clairement. Et puis, le pouvoir est dans les mains de qui on sait,
et le contrôle démocratique est extrêmement faible.
Et puis, nous allons devoir voter sur une initiative qui a abouti.
Le Conseil fédéral a pris position sur l’initiative
de l’UDC qui s’en prend aux prestations. On y est. Nous
allons voter sur cette initiative, et ça, c’est du
rationnement. Ce que Mme Dreyfuss en 1998 appelait déjà
du rationnement, quand on transfert les prestations de base qu’on
a voulu politiquement pour tout le monde, dans des prestations complémentaires.
C’est ce que veut l’Union Démocratique du Centre
et le Conseil fédéral a rendu son message. Je me suis
amusée à aller chercher sur internet, par mot-clef,
s’il parlait de rationnement, le Conseil fédéral.
Non, mais il parle de démantèlement. Et, vous pouvez
transférer un mot pour l’autre, le Conseil fédéral
est totalement opposé lui-même à cette initiative,
en disant que c’est du démantèlement social.
Mais le débat est ouvert, et je ne suis pas persuadée
que ce débat-là sera aussi simple qu’on peut
l’imaginer maintenant. Parce que l’initiative s’appelle
: « Pour une réduction des primes de l’assurance
maladie ». Moi aussi, je veux une réduction de mes
primes d’assurances maladie, mais pas en démantelant
le système, et pas par un rationnement. Tout ça, c’est
très concret, ça nous attend dans les mois et les
années qui viennent.
Question
: Est-ce
qu’un jour seuls les riches pourront se faire soigner ?
BSE : Au fond, le remboursement par l’assurance maladie n’est
pas le seul enjeu dans cette affaire-là, pour accéder
aux soins. Il y a d’autres formes de rationnement. Dans notre
travail d’enquête on a posé la question en particulier
aux médecins installés en pratique privée,
s’ils suivaient des personnes en établissement médico-social.
On a posé des questions sur la fréquence, sur l’existence
de consultations régulières pour les personnes résidant
en établissement médico-social, de consultations de
dentisterie, d’ophtalmologie, de psychogériatrie. Il
faut savoir qu’il y a une fraction très importante
des personnes qui vivent dans ces établissements médico-sociaux
qui ont des problèmes psychogériatriques qui nécessitent
des évaluations périodiques régulières.
Comme d’ailleurs, des examens ophtalmologiques devraient être
fait à intervalles réguliers, de même que des
vérifications de la dentition, y compris pour les personnes
qui portent des prothèses dentaires. Il se trouve simplement
que des contrôles réguliers n’ont été
rapportés que par une minorité de ces médecins.
Pratiquement, cela signifie qu’il y a un certain nombre de
citoyens dans ce pays qui, du fait qu’ils vivent en établissement
médico-social, se trouvent ne pas avoir accès aux
prestations régulières auxquelles la plupart d’entre
nous accèdent aussi longtemps que nous prenons la responsabilité
d’organiser nous-mêmes ces consultations.

JCC
: Mon interprétation, depuis mon point d’observation
médical, c’est que l’état sanitaire de
la population s’est amélioré. On ne peut probablement
pas l’élever beaucoup plus, mais surtout il faut éviter
que la courbe redescende. Et il y a des signaux d’alarme très
importants qui laissent à penser que la courbe pourrait descendre.
Il y a cette explosion démographique des personnes âgées
longtemps en bonne santé. Je vous rappelle que quelqu’un
qui a 65 ans maintenant va encore vivre, si c’est une femme,
environ 22- 23 ans, et si c’est un homme, environ 18- 20 ans.
Donc, la pyramide des âges va devenir un château d’eau,
et il faut empoigner ce problème, sinon la courbe va descendre.
Et ce sont les vulnérables qui vont payer, comme le disait
ma collègue tout à l‘heure. Le point commun
entre les personnes âgées, les pauvres, etc, c’est
que ce sont des personnes vulnérables. Et ce sont toujours
les plus vulnérables qui paient. L’autre risque que
nous pouvons signaler, en tant que médecins, c’est
l’augmentation des performances de la médecine. Et
j’ai bien dit risque. Maintenant, vous avez ces nouveaux anti-inflammatoires
qui sont infiniment plus efficaces que les générations
précédentes. Ce sont des molécules biologiques
qui sont extrêmement efficaces. Elles ont très peu
d’effets secondaires et sont extraordinairement coûteuses.
Donc, là, si on n’arrive pas à réguler
cela, on ira vers des gens qui se paieront ces techniques et le
bon peuple qui continuera à se trouer l’estomac avec
les anciens anti-inflammatoires.
Question
: Qu’est-ce
qu’on peut faire pour la défense des personnes âgées
?
BD : Alors, si on veut poursuivre une logique qui veut que l’assurance
maladie soit faite pour rembourser les pathologies ou les traitements
qui sont dus à une maladie au sens classique du terme, les
soins à la personne ne font pas partie de ça. J’ai
participé à une séance à Berne qui me
restera jusqu’à ce que je devienne moi-même sénile,
parce que ce que j’ai entendu là était tout
à fait étonnant, à propos de ces distinctions
justement. Avec l’Office fédérale de la santé
publique, il y avait là une trentaine d’organisations
de professionnels qui s’occupent de soins dans des hôpitaux,
EMS, etc. On nous expliquait ce qui devait sortir du fameux catalogue
des prestations, comme bander les jambes de la personne, l’aider
à manger, etc. Puis à un moment arrive « retourner
le patient dans son lit », en précisant que ce n’est
pas un soin LAMal. Une infirmière dit que c’est pour
éviter les escarres. Et la réponse est : « Quand
il y aura une escarre, ce sera une pathologie ». Le parlement
doit se pencher là-dessus. Mais c’est ça, l’air
du temps. Alors que faire ? Le Conseil fédéral s’en
sort en disant : « On sort ces prestations de l’assurance
maladie, puis on va les transvaser quelque part dans l’AVS,
dans ce qui s’appelle d’une manière très
inélégante encore, les allocations pour impotents
de degré faible qui n’existe pas dans l’assurance
AVS, parce que ça, c’est fait pour ça. »
Logiquement, ce n’est pas faux. Simplement, c’est CHF
215 par mois. Alors, qu’est-ce qu’on fait avec CHF 215
par mois ? Est-ce que vraiment la personne concernée peut
payer l’assistance qu’elle va recevoir avec CHF 215
par mois ? Et je pense, puisqu’on part dans cette voie, que
c’est là qu’il faut travailler, c'est-à-dire
qu’il faut augmenter les montants. Et il faut enfin réfléchir
à une forme coordonnée de prise en charge de la dépendance
en Suisse pour les personnes âgées, mais aussi pour
les personnes invalides. Alors, dire assurance dépendance,
c’est politiquement incorrect, parce qu’on n’ose
plus articuler le mot assurance, parce qu’on n’en veut
plus. Donc, il faut dire prise en charge de la dépendance.
Le Luxembourg l’a fait remarquablement. Notamment par une
taxe sur l’énergie qui est combinée avec une
participation des employeurs, des travailleurs et de l’Etat.
Ils ont un système tout à fait intégré.
Je pense que se battre pour garder ça, ces parties de prestations
d’assurance maladie, je ne veux pas dire que c’est un
combat d’arrière-garde, mais cela va être quasi
impossible. Par contre, alors, il faut aller voir où on met
ces prestations-là. Et il faut avoir ce débat sur
qui prend en charge les personnes dépendantes, au sens très
large du terme, qu’elles soient invalides, ou âgées.
Il y a des jeunes qui sont dépendants aussi, suite à
une maladie ou à un accident. Et que veut la collectivité
pour ces gens ? Parce que ça, ce n’est pas une question
technique, c’est aussi un débat de fond, comme le rationnement.
Qu’est-ce qu’on veut pour nos aînés, qu’est-ce
qu’on veut pour des personnes dépendantes et comment
veut-on financer solidairement cette prise en charge ?
Question : Est-ce que vous vivez
déjà une situation de rationnement aux soins intensifs
?
JCC : Non. Si on parle
d’attribuer, de distribuer, de donner des soins de base pour
des urgences vitales, on est capable de tout faire. Ce qui passe
à l’as, si on peut dire, c’est le confort. Ce
sont les délais d’attente aux urgences, plusieurs heures
pour une fracture d’épaule, comme quelqu’un de
ma famille récemment. Ce sont les délais d’attente
longs pour des affections douloureuses, c’est une forme de
rationnement particulière. C'est-à-dire que les soins
de base sont assurés dans la mesure où ils sont vitaux,
mais au prix d’une dégradation progressive du confort
des patients, mais pas du confort dans le mauvais sens du terme.
Je pense que d’attendre des mois avec des douleurs, c’est
une forme de rationnement. Ma grande inquiétude, c’est
que sans augmentation des moyens ou décision politique courageuse
et promue démocratiquement, la situation actuelle ne peut
que se dégrader.
SR
: Vous m’aviez raconté que déjà maintenant
il n’y a pas assez de places aux soins intensifs de Genève,
et que souvent, vous devez déplacer les gens. Alors, êtes-vous
limité au niveau des lits ?
JCC
: Oui, mais c’est la même chose que de différer,
si vous voulez, une opération de la hanche. C'est-à-dire
que le patient va trouver une place aux soins intensifs, mais supposons
qu’il arrive un dimanche soir à 20 heures, tout est
booké comme on dit, c’est horrible, mais c’est
comme dans les motels américains. A ce moment-là,
le patient doit repartir en ambulance ou en hélicoptère
pour un autre centre de soins intensifs où il y aura une
place qui peut être située à l’Hôpital
de la Tour le plus souvent, mais le plus loin qu’on puisse
aller c’est jusqu’à Berne. Pendant tout ce temps-là,
il y a un risque qui est pris par le patient, il y a une souffrance
qui continue, il y a un changement d’équipe, etc. Ce
n’est pas du tout optimal, et probablement qu’économiquement,
c’est très malsain.
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