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Interviews
diffusées pendant le débat
Première
interview
Pierre-Yves
Maillard, conseiller d’Etat vaudois chargé du département
de la santé
Le
secteur de la santé est en croissance continue. Il faut savoir
que presque chaque année la collectivité par l’assurance
maladie consent une croissance d’à peu près
5% des coûts. Et encore, c’est parfois même un
peu plus. Les budgets des collectivités publiques, eux, sont
dans des taux de croissance un peu inférieurs, mais enfin
ils sont quand même encore en croissance. Et les besoins semblent
illimités. Donc, c’est clair qu’on doit faire
des choix, on doit prendre des décisions. Une des difficultés,
c’est que la maîtrise de tout le système, personne
ne l’a. On n’est pas dans un système classique
où, au fond, on a, comme par exemple dans la formation, une
vraie logique politique publique qui s’affirme avec une autorité
qui s’affirme et qui peut piloter tout un système.
On est là dans un système où il y a beaucoup
de pilotes qui ne tirent pas tous le volant dans le même sens.
Donc, on est dans un mécanisme qui est presque livré
à lui-même.
SR
: Il y a quand même des choix politiques à faire, des
priorités politiques à définir ?
Je
parlais là de l’ensemble du secteur de la santé.
Mais dans l’ensemble du secteur de la santé, il y a
des secteurs qui eux sont à peu près pilotés,
notamment le secteur qui est sous le contrôle des cantons,
des collectivités publiques. Ce sont traditionnellement les
hôpitaux pour leurs prestations stationnaires, donc pour plus
de 24 heures d’hospitalisation. Ce qui se passe dans un hôpital
sous l’empire du stationnaire, c'est-à-dire au-delà
de 24 heures, c’est contrôlé, planifié
par le secteur public. Et là nous devons prendre des décisions.
Elles ont été prises dans beaucoup de cantons : des
concentrations, des fermetures d’hôpitaux périphériques
pour les concentrer sur quelques sites centraux. On a estimé
que cela permettait de faire des économies. Ce n’est
pas toujours au rendez-vous, mais enfin cela a été
fait en tout cas dans beaucoup de cantons, y compris dans le mien.
On a réduit le nombre de lits de soins aigus d’à
peu près 30% sur une quinzaine d’années, donc
un effort extrêmement fort. On a aussi des mécanismes,
dans le canton de Vaud par exemple, d’enveloppes globales,
où on dit : « Bien voilà à peu près
ce que vous avez comme moyens et vous devez faire avec ».
Alors, cela ne suffit pas forcément. Donc, on est dans des
situations où on doit effectivement prendre des choix de
planification. Mais cela ne concerne à peu près que
25 à 30% des coûts qui sont à charge du système
de santé, et notamment du système de santé
couvert par l’assurance maladie. Pour le reste, on est dans
un régime qui est semi régulé. C’est
le secteur ambulatoire qui représente à peu près
75% des coûts où là il n’y a pas tellement
de pilotes. En partie les assureurs, en partie l’Office fédéral
de la santé publique, en partie les médecins, et puis
un tout petit peu l’Etat, mais avec peu, peu de moyens.
SR
: Diminuer le nombre de lits, fermer des hôpitaux, n’avez-vous
pas l’impression que cela va créer une situation de
rationnement ?
Alors,
cela a été fait dans beaucoup de cantons, y compris
dans le canton de Vaud. Cette année, j’ai eu plutôt
la chance de pouvoir prendre des décisions qui n’étaient
pas seulement des rationalisations au sens de fermeture. J’ai
pu faire passer quatre crédits qui ont agrandi certains hôpitaux
: Morges, Nyon, Vevey, Montreux et Yverdon vont connaître
des agrandissements ces prochains mois. On a même dû
augmenter un tout petit peu le nombre de lits au CHUV, et dans ces
agrandissements d’hôpitaux que nous avons fait passer,
il y aura aussi quelques lits supplémentaires. Donc, on est
plutôt là dans des situations de légère
croissance, très légère croissance, en tout
cas d’amélioration des outils de travail. Par contre,
pour financer ça, il faut aussi prendre des mesures d’économie,
si possible qui ne touchent pas les prestations, cela a été
ma volonté. On a revu les charges d’intérêts
des établissements sanitaires. Les établissements
sanitaires dans le canton de Vaud sont des établissements
sanitaires privés reconnus d’intérêt public.
Ils ont une forme d’autonomie et donc quand ils investissent,
ils contractent des intérêts auprès des banques.
Et nous avons estimé que comme ils ont la garantie de l’Etat,
les taux d’intérêt de ces emprunts étaient
un peu élevés. Donc on les renégocie auprès
des banques et on essaye de faire baisser cette charge. Cela fera
environ 3 millions d’économie qu’on espère
obtenir de cette façon. On a aussi pris quelques mesures
concernant les centrales d’achats, pour essayer d’avoir
plus encore des achats groupés, de manière à
réduire le coût de ces équipements. Donc, on
doit prendre à la fois des mesures pour soulager un peu,
détendre la situation, mais on doit continuer à économiser
pour que le système reste à peu près maîtrisé.
Et puis, tant que les gens ne sont pas d’accord, ni de payer
plus de primes, ni de payer plus d’impôts, on est obligé
de prendre des mesures si possible intelligentes et qui ne touchent
pas les prestations, pour contenir un peu la masse.
SR
: Et les prestations, vous pensez qu’elles seront touchées
?
Dans
le budget que nous avons prévu pour 2006, dans le canton
de Vaud, j’ai l’impression que nous ne toucherons pas
aux prestations. Alors évidemment, après, on fixe
une enveloppe. Selon l’activité, selon les épidémies
qui peuvent surgir, comme l’enveloppe est relativement rigide,
si tout à coup il y a avait une croissance de l’activité
pendant l’année 2006, il n’est pas exclu qu’on
ait une pression qui reste forte sur tous les hôpitaux. Mais
il n’y a pas eu d’action volontaire, ou de mesure volontaire
pour toucher aux prestations du côté des autorités
politiques.
SR
: Mais vous ne pouvez pas nier qu’il y a des listes d’attente,
par exemple pour les opérations, et puis certaines personnes
handicapées ou très âgées ne sont-elles
pas exposées à des rationnements implicites ?
Alors,
écoutez, s’il y a des rationnements implicites qui
se pratiquent à cause de la raréfaction des moyens,
ceux qui les pratiquent ou qui les subissent devraient les dire.
Nous n’avons pas de volonté de rationner les soins.
Cette décision, moi je m’y opposerais de toute ma force
de conviction. Je me battrais contre une telle option. Je pense
que nous avons les moyens d’assurer les soins de bases, des
soins de qualité à tous. Ce serait un recul de civilisation
que d’en venir à ceci. Maintenant, c’est clair
que le domaine de la santé est un domaine extrêmement
large et qu’il va constamment s’élargir et que
le régime de l’universalité de l’accès
aux soins est toujours mis en cause. De plus en plus de gens disent
qu’il faut réduire le catalogue des prestations couvertes
par l’assurance de base pour qu’au fond les prestations
soient toujours un peu plus payées par la logique de l’assurance
privée. En gros, je m’assure moi-même ou bien
je paye moi-même de ma poche si je peux, et j’ai telle
ou telle prestation. Alors que moi je suis partisan d’un régime
d’assurances sociales, en tout cas pour les prestations de
base qui permettent à tout un chacun d’avoir une espérance
de vie si possible égale. Mais encore une fois, la pratique,
les choix et compte tenu de la croissance des budgets, la raréfaction
des moyens financiers, et puis du coût aussi auquel les fournisseurs
de médicaments, d’équipements vendent leurs
équipements, et bien compte tenu de cette contradiction entre
des coûts qui sont même en croissance encore limités
avec des coûts qui sont toujours en augmentation, il n’est
pas exclu qu’il y ait de temps en temps des situations de
tension. Mais j’espère qu’on n’en vienne
pas à des rationnements de soins.
Second
interview
Dr
Jurg FAES – Médecin interniste genevois, spécialisé
en gériatrie
La
population âgée est exposée à une certaine
forme d’inégalité par rapport aux traitements.
Dans le domaine des médicaments, je voudrais peut-être
citer un seul exemple qui est celui des laxatifs. Les laxatifs sont
des médicaments qui sont beaucoup utilisés en gériatrie,
en particulier chez les résidents des EMS où on a
60% de personnes qui utilisent un moyen auxiliaire. Elles sont malheureusement
obligées d’utiliser un fauteuil roulant, n’ont
donc plus d’activité physique comme on le souhaiterait
et la constipation est fréquente. Or, les laxatifs sont limités
à deux emballages, à l’exception des paraplégiques,
des tétraplégiques et lors de certains traitements
médicamenteux comme les opiacées ou les neuroleptiques
par exemple. Donc là, il y a une restriction d’un traitement.
On ne peut pas faire face à un réel besoin médical
avec un médicament parce qu’il n’est pas remboursé,
et en plus il y a une inégalité de traitement en raison
des maladies qu’on ne choisit pas. Les conséquences,
sous prétexte de faire d’éventuelles économies
en ne remboursant pas certains médicaments, sont à
mon sens largement compensées par les risques qu’on
court parce que si on ne traite pas ces personnes-là, elles
auront plus souvent des ennuis avec leurs intestins. Cela peut aller
jusqu’au blocage des intestins, cela peut créer des
inflammations, ce qu’on appelle des diverticulites, et peut
même conduire à des hospitalisations. Donc, ce n’est
pas anodin de ne pas tenir compte des besoins réels en ne
donnant pas les moyens de les traiter correctement.
SR
: Justement, vous parlez des hospitalisations. Est-ce que vous constatez
des difficultés pour hospitaliser les personnes âgées
ou des délais d’attente ?
Alors,
ce qu’on constate, c’est effectivement un allongement
des délais d’attente lorsqu’il s’agit d’interventions
électives, c'est-à-dire planifiées. En ce qui
concerne les hospitalisations d’urgence, je n’ai pas
constaté de difficultés, je crois que les gens sont
toujours accueillis convenablement dans nos hôpitaux.
SR
: Et dans le cas des hospitalisations électives ?
Là,
on est de nouveau, je crois dans la situation où on peut
au moins se poser la question si l’économie escomptée
en faisant des restrictions au niveau du personnel, au niveau des
lits disponibles à l’Hôpital cantonal, ces économies
on ne les retrouve pas en pertes ou en dépenses supplémentaires
de l’autre côté, c'est-à-dire au niveau
des traitements et des consultations nécessaires, en attendant
l’intervention. On peut prendre l’exemple d’une
opération d’une arthrose de la hanche. Une personne
qui sera en attente de subir une opération d’une arthrose
de la hanche, cela peut prendre plusieurs mois actuellement, voire
une année. Ces personnes-là, en attendant, auront
des antalgiques, de la physiothérapie, des consultations
médicales. Tout ça a aussi un coût qui tomberait
une fois l’opération réalisée. Donc,
on peut se poser des questions sur l’efficacité de
ces mesures de rationnement.
SR
: Et dans le domaine médico-social, vous constatez aussi
des problèmes ?
C’est,
dans mon expérience professionnelle, surtout dans ce domaine-là
que je constate des restrictions, et plus particulièrement
au niveau des EMS. Je dois quand même dire que les EMS à
Genève et aussi dans d’autres cantons sont évalués
par une entreprise mandatée par le Conseil d’Etat,
située à l’étranger, neutre, qui évalue
en fait les besoins en soins infirmiers, donc en soins médicaux
des résidents des EMS. Pour une situation donnée,
pour des résidents ayant une dépendance donnée,
les soins requis sont estimés par cette entreprise. Or, qu’est-ce
qu’on sait ? C’est de notoriété publique,
ces soins requis ne sont couverts actuellement dans les EMS qu’à
82% de ce qui avait été estimé. On était
encore à 85% il y a quelques années. Et on voit bien
que d’année en année, il y a un rationnement
sournois qui se met en place et là je pense que si ça
continue comme ça, on arrivera dans une situation de nouveau
où les économies réalisées au niveau
du financement des EMS, on les retrouvera dans un autre domaine,
parce qu’on va avoir plus d’escarres, plus de consultations.
On devra peut-être même hospitaliser des gens. Je dirais
même que s’ajouteront aux soins impossibles à
domicile, les hospitalisations pour soins impossibles en EMS.
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