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GENERALITES
1.
A-t-on une répartition, même grossière, des
coûts de la santé par domaine ou par secteur ?
2. Quand les assureurs vont-ils se mettre à
analyser en détail leurs données ?
3. Comment est défini le catalogue des prestations
de l'assurance de base ?
4. Pourquoi les primes d'assurance maladie augmentent-elles
?
5. Les traitements à l’héroïne
coûtent-ils trop cher à l'assurance de base ?
6. L'augmentation des primes n'est-elle pas en grande
partie prise en charge par les assurés ?
7. Pourquoi les hôpitaux coûtent-ils toujours
plus cher ?
8. Les traitements ne sont-ils pas de plus en plus
chers ?
9. Le rationnement des soins n'est-il pas déjà
une réalité à l'hôpital ?
10. L'explosion des coûts ne va-t-elle pas
nous obliger à choisir qui on veut laisser mourir ou pas
?
11. Les attentes des patients vis-à-vis de
la médecine ne sont-elles pas immenses ?
12. Le domaine de la santé est-il un marché
comme les autres ?

Question
: A-t-on a une répartition, même grossière,
des coûts
de la santé par secteur ?
PG : J'ai sous les yeux la répartition des dépenses
du système de santé. Sur les 43 milliards que coûtait
le système de santé en l'an 2000 - les proportions
ne changent pas beaucoup d'une année à l'autre - plus
de la moitié allait aux établissements de santé,
mais attention dans les établissements de santé, un
quart représente les établissements de soins aigus,
de soins généraux. Il y a quelque 5 ou 6% pour les
établissements psychiatriques. Il y a, et c'est une proportion
en augmentation, 12% pour les établissements médico-sociaux
et puis il y a 5 à 6% pour les établissements de personnes
handicapées. Là aussi, je le cite pour qu'on ne fasse
pas de confusion quand on parle de la moitié des coûts
du système de santé, on pense aux hôpitaux généraux
et ça n'est que le quart. Et puis les médecins, qui
sont en pratique privée, représentent à peu
près 18% de l'ensemble du système de santé,
y compris pour la vente de médicaments, qui est importante
en Suisse alémanique et qui est une partie de leurs ressources.
Les médecins dentistes, c'est à peu près 7%,
donc vous voyez, ce n'est pas du tout négligeable. Et il
y a d'autres services ambulatoires qui représentent 5 à
6% des coûts. Les produits pharmaceutiques, pas l'industrie
proprement dite, mais les produits pharmaceutiques représentent
7.5%, entre drogueries et pharmacies, mais sans les médicaments
à l'hôpital, qui rentrent sous les dépenses
hospitalières. Et puis vous avez le commerce de détail,
l'appareillage thérapeutique, quelques pour cent, et les
frais administratifs, soit les assureurs, 5%, y compris l'assurance
privée. Et les pouvoirs publics, avec les services de santé,
les services de prophylaxies, c'est 2.5%. Voilà en gros la
répartition des secteurs. Quant aux personnes qui sont occupées,
on n'a pas de chiffres précis par secteur, mais grosso modo,
sans le personnel travaillant dans l'industrie pharmaceutique, on
est probablement à l'heure actuelle à 450'000 emplois.
Cela fait 13% à peu près de l'ensemble des personnes
qui ont une activité rémunérée dans
notre pays. C'est donc un aspect d'emploi et un aspect économique
aussi important.
Quand les assureurs vont-ils se mettre à analyser
en détail leurs données ?
Réponse public - André Assimacopoulos, vice-président
de la feu commission de la statistique sanitaire suisse : Quand
on a fini en 1997 la conception et la mise en place de la statistique
médicale et administrative des hôpitaux, j'ai immédiatement
dit : maintenant il faut qu'on s'attaque à l'autre moitié,
c'est-à-dire à l'ambulatoire. Depuis 1997 on dit qu'on
va s'en occuper. On n'a aucune donnée et, si finalement on
regarde où il y a des données, c'est chez les assureurs,
parce qu'ils comptabilisent toutes les dépenses de santé,
en tout cas à charge de l'assurance maladie. Mais au fond,
on est incapable de dire à quoi passent les primes. On est
incapable de dire, dans les primes, quelle est la partie due aux
nouveaux médicaments par rapport aux génériques,
quelle est la partie due à la santé mentale, etc,
parce que, pour chacun de ces domaines, on a un jeu de réponses
qui va être différent.
JPD : Vous avez mis l'index sur quelque chose qui fait mal. Effectivement,
je le concède, le travail n'a pas été assez
bien fait en la matière. Il faut remonter loin et on doit
utiliser toutes les données qui existent, pas seulement celles
des assureurs, mais aussi celles de l'Office fédéral
de la santé publique. Et il faudrait, comme le demandent
certains depuis très longtemps, il faudrait un Observatoire
de la santé. Mais cet Observatoire, c'est à ceux qui
peuvent donner ces données qu'il faut le demander. Alors
c'est vrai que les assureurs peuvent les donner, et aussi l'Office
fédéral de la santé publique parce qu'il en
a de très précises. Et puis il faut affiner tout ça.
Seulement, je rappelle que c'est extrêmement difficile aussi,
à la décharge des assureurs, parce qu'on n'a pas de
données qui peuvent être comparées les unes
avec les autres. En particulier parce qu'on a dans ce pays, qui
est un tout petit pays, vingt-six autres petits pays. Il y a vingt-six
systèmes différents, et il faut trouver une harmonisation.
Alors on y vient gentiment avec Tarmed, mais, avec de nouveau tous
les défauts helvétiques que ça comporte, parce
qu'au lieu d'accoucher de quelque chose d'intelligent et de plus
simple, on a voulu faire tellement bien, qu'on a mal fait. Alors
demain, je ne suis pas sûr qu'on puisse vous donner exactement
tout ce qu'il faudrait. Mais on y vient très gentiment. On
se rend compte qu'effectivement il y a un problème qu'il
faut résoudre. On l'a mal fait avant, tâchons de faire
mieux maintenant. C'est peut-être un peu tard mais là
aussi de nouveau, il y a un gros problème politique. Ce n'est
pas tellement vers les assureurs eux-mêmes qu'il faudrait
se tourner, mais c'est vers les politiciens.
PG : En admettant que Tarmed soit vraiment bien mis en place, ce
que je souhaite, reste qu'il faudra l'analyser, sinon ce sera un
cimetière de données. Et il y a des cimetières
de données qui ne sont pas exploités. Et avec Tarmed,
quand j'ai appris qu'il y aurait plus de 4'000 positions - je crois
qu'on en est déjà à 4'600, et ce sera encore
modulé avec le temps - ceux qui devront analyser ces données,
si on les a, et bien beau voyage ! Beau Voyage!
Question : Comment est défini le catalogue
des prestations de l'assurance de base ? JPD
: La commission des prestations comprend un ou deux assureurs, mais
la majorité de ses membres, et avec raison, ce sont des médecins.
Au niveau de la détermination de ce qui doit être pris
en charge, ce sont essentiellement des médecins qui choisissent.
Avec raison et je les en félicite, parce qu'en général,
je dois dire que, contrairement à ce qu'on pourrait attendre,
les choses sont bien faites. On a un système qui n'est pas
aussi mauvais qu'on veut bien le dire.

Question : Pourquoi les primes d'assurance maladie
augmentent-elles?
JPD : Il y a d’abord l’élément démographique,
surtout le vieillissement de la population qui a une importance
considérable. Il y a aussi un accès aux soins qui
est tout à fait différent de celui qu’on a connu
jusqu'ici, et qui va continuer à évoluer. Et c’est
une excellente chose. Parce qu’à un moment donné,
il faut aussi savoir quelle médecine on veut, quelle est
la notion de confort qu’on attache à tout ceci ? Et
à un moment donné il n’est pas anormal que les
choses augmentent. Et puis, il faut relativiser les choses. Aujourd’hui
on exagère beaucoup au niveau du coût de la médecine,
d’une part, et du coût des primes d'autre part. Parce
qu’aujourd’hui, les primes sont chères, c’est
vrai, et elles pourraient être nettement moins chères.
Mais quand on les compare à d’autres coûts dans
notre vie de tous les jours, elles ne sont pas aussi chères
qu’on pourrait le croire.
Question : Les traitements à l’héroïne
coûtent-ils trop cher à l'assurance de base ?
JCC : Tout le monde n’est pas médecin, mais je pense
que presque chacun connaît un toxicomane et sait à
quel point ces gens-là souffrent. Chacun sait aussi que ces
traitements améliorent leur santé parce qu’ils
atténuent leurs souffrances et, au sens de la définition
de l’OMS de la santé, à laquelle j’adhère
profondément, je pense que ces gens ont une meilleure santé
lorsqu’on leur offre la chance d’avoir dans leur malheur
l’accès à ce type de traitement.
Question : L'augmentation des primes n'est-elle
pas en grande partie prise en charge par les assurés ?
GV
: Vous avez peut-être vu, en juillet dernier, une statistique
de l’Office fédéral de la statistique sur l’évolution
des coûts de la santé entre 1960 et 2000. Ce qui est
très intéressant dans cette statistique, c’est
de voir que, d’une part, au début l’Etat s’est
beaucoup investi. Il a payé directement certains frais, et
puis il a subventionné des assurances, comme s'il voulait
inciter le citoyen à s’assurer. Et puis la LAMal est
entrée en vigueur, et là on a vu que les contributions
de l’Etat ont diminué. Les contributions des assurances
ont fortement augmenté, mais évidemment, du moment
que tout le monde est obligé de s’assurer, on recourt
plus aux assurances. Or, les ressources, finalement, d’où
sortent-elles ? Eh bien les ressources proviennent de chaque citoyen
: c'est-à-dire qu’il paye les primes d’assurances
maladie et il paye les impôts. Et il y a un parallélisme
entre la diminution de l’intervention de l’Etat et l’élévation
de la charge pour les assurés. L’Office fédéral
des assurances dit qu'il y a un transfert de charges de la collectivité
publique vers l’individu.
PG : Je ne peux pas être entièrement d’accord
avec ce que dit notre collègue médecin. D’abord,
les coûts du système de santé ont énormément
augmenté. Il ne faut pas oublier que dans les années
cinquante, soixante encore, la moitié de la population seulement
était assurée. Et il y a un changement considérable.
Les dépenses ont commencé à augmenter de manière
nette dans les différents domaines du système à
partir des années soixante, soixante-cinq. Et simplement
pour fixer les esprits, les dépenses de santé représentaient
quatre à cinq pour cent des dépenses par rapport au
PIB dans les années cinquante et soixante. Nous sommes actuellement
à onze pour cent. Mais il faut préciser les choses,
car il y a des confusions considérables. On a déjà
parlé d’augmentation des primes, etc. Mais ce qui est
couvert par la LAMal, par l’assurance de base, ne concerne
que le tiers de l’ensemble des dépenses du système
de santé. Les calculs qui viennent d’être faits
par l’Office fédéral de la statistique sont
pour le moment provisoires pour l’année 2002. Ils s'élèvent
déjà à deux milliards de plus que ce qui avait
été dit. Donc pour l’année 2003, ce sera
probablement quelque chose comme cinquante milliards. Sur ces cinquante
milliards, cela en fait seize ou dix-sept qui passent par le canal
de l’assurance maladie de base. Mais il faut préciser
tout ce qui échappe à l'assurance maladie : il y a
les établissements pour personnes handicapées, les
personnes qui vont en établissement médico-social
qui ont une grande part à leur charge ou respectivement à
la charge de l’Etat, il y a les médecins dentistes,
etc...

Question : Pourquoi les hôpitaux coûtent-ils
toujours plus chers ?
JCC : En mathématique quand on fait des fractions, il y a
les numérateurs puis les dénominateurs. Alors quand
on dit que les hôpitaux coûtent très chers, ça
c'est le numérateur. Et il faut voir quel est le dénominateur,
c'est-à-dire quels sont les résultats et à
quelle population ils s'adressent. Admettons, dans un monde totalement
différent, que 90% des maladies soient redevables d'un traitement
hospitalier et 10% d'un traitement ambulatoire. Est-ce qu'on va
dire que ces 90% donnés aux hôpitaux, c'est exagéré
? Non, et vice versa. Donc, lorsqu'on dit que les hôpitaux
coûtent très cher, à mon sens il faut voir à
quoi ils servent et s'ils utilisent bien le numérateur, pour
le dénominateur qu'est le résultat.
Question : Les traitements ne sont-ils pas de
plus en plus chers ?
JCC : Pour parler extrêmement concrètement, c'est vrai
que nous sommes effrayés par les progrès de la médecine.
Actuellement, il y a une explosion des connaissances, il y a une
explosion de la biologie moléculaire et nous avons les premières
retombées de ces connaissances. Par exemple, il existe un
médicament issu du génie génétique qui
est un nouveau facteur de la coagulation qui permet d'arrêter
des hémorragies qui, autrefois, étaient simplement
mortelles. Eh bien, ce nouveau type de traitement ne se chiffre
pas en centaines ou en milliers de francs, il se chiffre en centaines
de milliers de francs pour un patient. Et actuellement, nous avons
une grande préoccupation dans les hôpitaux en voyant
arriver ces nouvelles molécules, dont nous savons qu'elles
sont extrêmement efficaces. Nous avons une grande inquiétude
concernant le financement de ces traitements. Il y a eu sur le budget
2003 des Hôpitaux Universitaires de Genève, un malade
qui a reçu un traitement de ce type qui a coûté
1'300'000.- francs suisses ! Fallait-il le lui donner ou ne fallait-il
pas le lui donner ? Ce n'est évidemment pas le lieu de débattre
de ceci, mais ce sont les réalités qu'on devra affronter
et pour lesquelles il va falloir faire des choix. Et ce qui est
bien, à mon sens, c'est ce type de débat. Parce que
ces choix doivent être des choix politiques. Cela veut dire
: combien êtes-vous d'accord de sortir de votre porte-monnaie
pour traiter votre prochain, votre proche ou votre lointain ?
Question : Le rationnement des soins n'est-il
pas déjà une réalité à l'hôpital
?
JCC : Oui, je crois qu'il y a une illusion de croire qu'il y a une
première période dans laquelle on peut rationaliser,
c'est-à-dire s'organiser mieux pour faire la même chose
en dépensant moins, et une deuxième période
où, quand on a enlevé tout le gras, on attaque le
maigre et là on rationne, c'est-à-dire qu'on ne fait
pas des choses qui seraient utiles aux malades, soit implicitement
en ne le disant pas ni aux malades ni à la société,
soit explicitement et ça c'est une décision politique.
Je crois qu'il y a une illusion de croire qu'il y a une période
A et une période B. Je crois qu'actuellement on vit un mélange.
On vit des efforts de rationalisation qui ne sont pas encore achevés,
qu'on pense par exemple aux hôpitaux du Valais, où
il y a un hôpital tous les dix kilomètres avec les
mêmes services mais des niveaux inférieurs de qualité
de soins par manque d'expérience des soignants et non par
manque de compétences. Et maintenant il va y avoir trois
hôpitaux. Les Valaisans ont mis 15 ans pour y arriver en se
tapant dessus. Cela, c'est la rationalisation. Mais ça ne
veut pas dire qu'il n'y a pas de rationnement dans ce pays. Les
deux se mélangent. Et moi je peux vous assurer qu'il y a
du rationnement dans ce pays, car je le vis dans mon domaine. Il
y a plusieurs journées par année, presque une par
mois, où il n'y a plus un seul lit de soins intensifs libre
dans toute la Suisse romande. Donc il y a des gens qui restent aux
urgences et leurs chances de survie sont diminuées parce
que les urgences ne sont pas équipées pour prendre
en charge ces personnes. C'est du rationnement pur et dur. Donc
il y a coexistence entre le rationnement et la rationalisation.
Alors l'assureur peut-être me dira : "rationalisez et
vous supprimerez le rationnement". Mais je ne suis pas sûr,
parce qu'il me semble que ça n'est pas forcément bien
de supprimer le rationnement dans la mesure où c'est une
décision démocratique. Si vous décidez que
vous préférez payer moins de primes avec un peu plus
de casse, et si c'est une décision démocratique, il
n'y a pas de problème. Là où il y a problème,
c'est quand on fait la casse mais que personne ne le sait, qu'il
n'y a que nous qui le sachions.
JPD : En rationalisant, on arrivera à beaucoup moins rationner.
Il y a d'énormes efforts à faire. En particulier,
on a beaucoup trop d'hôpitaux. Et on vient de parler de l'exemple
valaisan, et c'est vrai que c'est dommage qu'il arrive si tard.
Dans le canton de Vaud, on peut en citer beaucoup, et c’est
justement parfois une question de choix de la part de la population.
Je veux prendre un exemple dans le canton de Vaud, c'est la suppression
de la maternité d'Aubonne. On a voulu supprimer cette maternité,
on a tout entendu à ce sujet concernant tous les dangers
que cette population allait courir. Et c'est au moment où
on a dit à Aubonne : "écoutez, dans le fond,
gardez votre maternité, mais il faut que ce soit la population
du coin qui la paye et pas le reste du canton". Six mois après,
il n'y avait plus de maternité.
PG : Dans les années soixante, j'ai élaboré
les planifications hospitalières valaisannes et vaudoises,
et durant cette dernière décennie du vingtième
siècle, j'en ai fait dans quatre cantons différents.
La rationalisation est évidente si on arrive à avoir
des fusions d'hôpitaux, des regroupements, des reclassements.
Mais c'est lent et il y a une résistance considérable
de la population.
Question : L'explosion des coûts ne va-t-elle
pas nous obliger à choisir qui on veut laisser mourir ou
pas ?
GV : C'est, je crois, tout à fait vrai et tout à fait
inéluctable, mais ce que je voudrais dire, c'est de ne pas
charger le corps médical de cette décision. Vous,
comme citoyen, un jour vous direz : "je ne peux plus payer,
ça va pas, je ne veux pas renoncer à ma voiture, à
mes vacances aux Caraïbes", etc. Cela suffit, il faut
mettre un frein. C'est une décision démocratique et
citoyenne, et pas une décision de technicien.
JPD : Je crois qu'effectivement le choix et le financement sont
des choses qui sont étroitement liées. Mais il faut
savoir justement quel choix on veut, à un moment donné.
Il faudra savoir si on est pas d'accord de dépenser un peu
plus pour sa santé, pour son confort de fin de vie, etc.
par rapport à d'autres choix, comme la voiture. Le salon
de l'auto est là comme explication tout à fait tangible
de ces choix-là, et il y en a bien d'autres, au niveau vacances
etc. A un moment donné il faut faire un choix, et c'est pour
ça que je dis que c'est vrai que l'assurance maladie coûte
cher. Elle coûte trop cher. Mais elle ne coûte pas plus
cher que beaucoup d'autres choses. Et à un moment donné
il faut savoir : est-ce que c'est mieux de mettre deux cent francs
pour sa propre mécanique à deux pattes, plutôt
que pour sa mécanique à quatre roues ?
JCC : Je voulais dire que ce futur qui nous inquiète, ce
n'est pas du futur. Il est déjà là ce futur.
On est déjà en train de faire des choix qui ont des
conséquences vitales. Malheureusement, à mon sens,
ce n'est pas très bien parce que les acteurs ne jouent pas
les rôles qu'ils devraient jouer. C'est une sorte d'orchestre,
le système de santé. Et chaque acteur devrait jouer
sa partition, c'est-à-dire le saxophoniste ne devrait pas
faire de l'orgue et le pianiste du violon. Le médecin, il
est chargé de la micro allocation des ressources. Il voit
le malade, il est avec le malade, il est l'avocat du malade, et
c'est son job de défendre le malade. L'hôpital, il
fait la méso allocation, l'hôpital devrait prendre
ses responsabilités de façon explicite et dire : je
développe la chirurgie à Genève, je fais des
transplantations ou j'abandonne. Il devrait le dire. Cela, c'est
la méso allocation, et puis l'Etat fait la macro allocation.
Il décide s'il met tout dans les chars Centurion, ou je sais
pas quoi et rien dans la santé. Mais c'est ça qui
ne joue pas, à mon sens. C'est qu'il y a confusion des rôles,
alors que chacun devrait jouer son rôle de façon explicite
et démocratique. Alors tout le monde il est beau, tout le
monde il est gentil, mais ce n'est pas comme ça que ça
peut marcher. Tout le monde donne un rôle très important
au médecin, l'assureur, mon collègue généraliste,
tout le monde dit "non de bleu il faut des médecins,
à toutes les étapes". A mon sens, il en faut
beaucoup, mais pas partout. Et puis faites attention, il faut aimer
vos médecins, parce que vous n'en aurez bientôt plus.
Il y a 70 étudiants en médecine, à Genève,
qui finissent leur final cette année, il y en avait 130 il
y a deux ans. Vous n'aurez bientôt plus de médecins.
Il y a des déserts médicaux en France, alors aimez-nous
!
PG : Je crois qu'on exagère quand on parle d'explosion et
de catastrophe à long terme. C'est évident qu'avec
le vieillissement de la population, avec les progrès de la
médecine, il va y avoir des dépenses qui augmenteront.
Je crois que nous n'y couperons pas, ou alors il faudrait décider
qu'on n'alloue pas plus que tant du produit intérieur brut
à la santé. Mais alors ça poserait un problème
éthique. Il est évident que des choix de type politique
devront être faits, parce qu'inéluctablement nous aurons
une charge supplémentaire. Mais n'oubliez pas, quand même,
que notre société est beaucoup plus riche aujourd'hui
qu'auparavant et que nous continuerons d'avoir une croissance économique.
La reprise d'ailleurs a recommencé et on exagère beaucoup
la stagnation économique actuelle. Donc le prélèvement
continuera d'être important ; il a augmenté tout au
long de ces dernières décennies, et il continuera
d'augmenter…
Question
: Les attentes des patients vis-à-vis de la médecine
ne sont-elles pas immenses ?
GV : Oui ! Et je pense que c'est même un facteur extrêmement
important d'augmentation des coûts. C'est sûr! Les patients,
ils lisent les journaux, ils entendent la radio, ils voient des
émissions de télévision, et puis ils entendent
des choses merveilleuses. C'est fantastique, on passe une sonde,
on peut déboucher une artère, on voit un petit bonhomme
qui vit à l'intérieur du corps et tout ça.
Et il y a des choses qui réellement sont étonnantes.
Donc, le patient qui vient nous voir, il a envie d'obtenir ça.
Et quand il a eu mal à la tête pendant six mois, il
dit : "j'aimerais bien avoir un IRM, j'y ai droit, je paye
pour". Donc il y a une tendance, certainement très importante,
de la population à consommer de la médecine. Je ne
veux pas accuser forcément le consommateur, parce que finalement
nous sommes dans une société où tout nous pousse
à la consommation dans tous les domaines. Et on vient nous
demander de consommer davantage pour faire repartir l'économie.
La consommation des ménages, c'est un facteur qui permet
de sortir de la crise économique. Alors on consomme partout
et on consomme aussi de la médecine. Et puis il y a encore
un autre aspect. Moi qui suis depuis d'assez nombreuses années
en pratique médicale, je suis frappé combien la société
dans son ensemble a de plus en plus recours à la médecine.
Ils nous arrivent de recevoir des téléphones un vendredi
après-midi : "je dois vous voir, j'ai quitté
mon travail ce matin à 10h parce que j'ai des diarrhées.
Je sais bien me soigner, lundi j'irai au boulot, mais mon employeur
veut un certificat de maladie". Et puis derrière l'employeur,
il y a qui ? Il y a l'assureur perte de gain, qui a offert une assurance
dès le premier jour, mais qui ne va pas payer s'il n'y a
pas un certificat médical. Alors qu'en réalité
on n'a pas besoin de moi. Alors qu'est-ce que je fais ? Si je veux
vraiment être économe et que je connais très
bien ce patient. Je vais lui dire : "je vous crois et je vous
fais votre certificat pour un jour". On pourra m'accuser de
complaisance. Mais si je veux bien faire mon travail, il faut que
je le voie et donc que je facture une consultation. Et il y a d'autres
exemples : les écoles qui demandent aussi des certificats.
J'ai entendu que si l'élève manque trois jours, il
faut un certificat médical. Dans toute la société
bientôt plus rien ne pourra se faire sans recours à
la médecine.
Question
: Le domaine de la santé est-il un marché comme les
autres ?
PG : Non, certainement
pas. La concurrence est un élément de stimulation
de l'économie de manière générale. Mais
là, nous ne sommes pas dans un marché similaire à
la vente en épicerie. Il y a là un discours qui est
devenu vraiment idéologique dans notre société.
Mais la concurrence existe entre les caisses, c'est un des aspects
de la LAMal lorsqu'elle a été mise en place. Elle
est certainement utile, mais elle est très limitée,
car la différence de coûts entre les caisses par tête
dépend essentiellement de la composition de la population,
notamment dans sa structure d'âge et de sexe. En ce qui concerne
la concurrence entre médecins et la concurrence entre hôpitaux,
ce sont les consommateurs qui sont intéressés par
une éventuelle concurrence. Mais est-ce que l'on va choisir
d'aller chez un médecin plutôt que chez un autre, parce
qu'il est moins cher ? Même réflexion pour les hôpitaux
… Je crois que là il y a des illusions qui sont très
fortes. Il n'y a pas de concurrence dans le marché de la
santé. C'est une illusion dogmatique.
GV : J'ajouterai la chose suivante : quand je vais au salon de l'auto,
je regarde les différentes marques, et je constate une réelle
concurrence parce que je peux choisir. Comment est-ce qu'un patient
peut choisir son médecin ? Il me téléphone
à 10 heures du soir et il vient me voir, comment peut-il
choisir son médecin ? Faudra-t-il pour une saine concurrence
que je lui dise, "oui je vous ai examiné, vous avez
ceci, et cela coûtera tant". Il me répond : "bon,
écoutez, non je ne suis pas d'accord, je vais aller voir
un de vos collègues". Il devrait faire ça pour
une saine concurrence. Juste par ce petit exemple, je voudrais montrer
ce qui est, pour nous médecins, une évidence. On ne
peut pas, nous médecins, introduire les principes économiques
de la concurrence dans notre métier.
JCC : Ce terme de concurrence m’horripile. Moi, cela me ferait
très plaisir d’appauvrir les assurances par la concurrence
entre les assurances, mais il ne faut pas mettre les malades en
concurrence. Et j’ai l’impression que l'on veut établir
la concurrence à tous les niveaux, notamment au niveau des
malades, et ça c’est le cœur dur non négociable.
Sur le plan éthique, on ne peut pas mettre les malades en
concurrence, parce qu’on ne peut pas établir de concurrence
entre des acteurs inégaux. Si vous avez la malchance d’avoir
une maladie génétique, on ne peut pas vous mettre
en concurrence avec quelqu’un qui est parfaitement sain. C’est
le principe de la solidarité … La concurrence d’accord,
mais choisissons les secteurs.
JPD : C’est vrai, que ce qui est le plus scandaleux, c’est
quand on met des malades en concurrence. C'est inadmissible dans
notre système. En revanche, on peut le faire à certains
niveaux. On ne va pas aller dans les détails. Mais il y a
des domaines où cela peut se faire, notamment au niveau des
fournisseurs de soins. Et je pense en particulier aux hôpitaux.
Dans le domaine hospitalier, on peut améliorer le fonctionnement
du système par une vraie concurrence, une bonne gestion,
comme cela doit se faire par ailleurs au niveau des assureurs, où
c’est la gestion qui devrait aussi être mise en concurrence.
On doit le faire, là où il y a de grosses économies
à faire, parce que c’est le secteur qui coûte
le plus cher. Et quand on veut faire des économies, ça
ne sert à rien d’aller économiser des petits
bouts de chandelles à gauche ou à droite, il faut
aller là où cela fait mal.
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