La villa Louis-Jeantet: particularités du travail de rénovation

La complexité des problèmes que rencontre un architecte sur un édifice d'une centaine d'années est connue. Nous nous contenterons de rappeler que chaque intervention est spécifique à l'ouvrage et que, pour être maîtrisée lors de son exécution, elle doit être soigneusement étudiée, décrite, chiffrée et coordonnée avec l'ensemble des opérations.

Dans le cas présent, la qualité architecturale des façades et de la cage d'escalier principale a donné lieu au classement de l'édifice. La restitution des décors et des éléments constitutifs de ces parties d'ouvrage s'est donc imposée de fait.
Partant de là, il est apparu comme impératif de ne pas rapporter de nouveaux éléments au projet sans prendre en compte la vision globale de l'objet fini. Entre le noyau (cage d'escalier) et l'enveloppe (façades) il a fallu matérialiser de nouveaux espaces fonctionnels qui tiennent compte à la fois de l'organisation interne des utilisateurs et qui respectent l'architecture du lieu.

L'ordonnancement des volumes et le traitement des espaces ont été structurés par le temps. Le temps, un symbole qui marque de son empreinte la vie d'un édifice et qui génère, au-delà des passions et des modes, une évolution des styles qui caractérisent une époque. Pour les trois niveaux, il ressort un projet différencié témoignant de cette évolution.
Au rez-de-chaussée, le début de siècle avec son style classique est retranscrit au travers d'un décor très marqué, reconstitué avec des éléments d'origine (boiserie, cheminée, colonnes, corniches,...). Au 1er étage, règne un esprit de modernité, un style plus rigoureux et des lignes épurées (boiserie, lustrerie, finitions murales, ...). Au dernier étage, libéré de toutes "contraintes" historiques, le temps s'arrête. Le volume est surprenant, audacieux, très contemporain, il marque notre époque et le siècle à venir. Au travers de son parcours, un jeu subtil permet à l'usager de découvrir d'instinct le nouveau de l'ancien. Ce jeu fait appel à la sensibilité de chacun. Le choix des matériaux, des couleurs, des textures et leurs mises en oeuvre sont des éléments importants qui soulignent et accentuent encore ces différentes valeurs.

Une des très grosses difficultés que l'architecte rencontre dans des transformations de ce type est la dissimulation des éléments techniques dans les murs, dalles et plafonds. Les gaines de ventilation notamment ont des sections importantes, difficiles à cacher. Là, une étude technique très poussée doit être développée en collaboration avec les ingénieurs spécialisés pour arriver à des solutions originales et performantes, en tenant compte des contraintes existantes et des possibilités d'intervention, sans détruire les éléments marquants de l'édifice.

Le choix du crépi a une très grande importance. Non seulement la couleur et la structure ont un rôle déterminant pour la beauté d'une façade mais, en premier lieu, sa composition doit être compatible avec le support et avoir une longévité qui dépasse quarante ans. En outre, il devra être gâché et appliqué selon des techniques ancestrales, à la main. Dans le cas présent, il est réalisé avec des produits entièrement naturels dont les dosages restent secrets (comme pour une recette de cuisine), pour laisser à cet édifice une part de mystère et d'authenticité. Entrent dans sa composition: du sable de Trelex (canton de Vaud), du ciment, de la chaux hydraulique, de la chaux vive, de la terre d'Ombre, de la terre de Sienne et de l’eau.

Il a été retrouvé des traces de mérule, ce champignon qui s'attaque au bois et qui le détruit en un temps record. Heureusement ce champignon n'a pu se propager, les conditions n'étant pas réunies pour son développement. Cependant, afin d'éviter tout risque de reprise d'une activité ultérieure par des spores invisibles propagées et déposées par les courants d'air, les éléments en bois ont été détruits et évacués. Lors de cette dépose, on a retrouvé de la végétation (racines, radicules, ..) qui poussait derrière les boiseries.

Le béton, un des premiers bétons armés de ce siècle, était atteint par la carbonatation (porosité laissant passer l'oxygène qui engendre un gonflement des aciers par la rouille et un éclatement du matériau). Il a fallu piquer celui-ci, traiter les fers avec une peinture antirouille et reconstituer les éléments avec des produits spéciaux adaptés à cet ouvrage, en particulier pour les décorations (denticules et modillons) de la corniche de toiture, qu'il a fallu au demeurant renforcer et sceller à la dalle du second étage par un système original de tirants métalliques pour éviter le déversement et donc la chute.

Les dommages sur les éléments en staff étaient tels qu'il a fallu prendre les empreintes des pièces encore acceptables, recomposer l'objet de base, mouler l'ensemble et reconstituer le décor authentique en partie disparu, dix ans déjà après la construction de l'ouvrage. Un travail considérable, notamment pour la cage d'escalier classée "monument historique" qui est aujourd'hui identique au décor d'origine. Les revêtements de finitions, comme les enduits muraux par exemple, ont été choisis par l'architecte pour leur luminosité, leur "chaleur" et en particulier pour la tension créée au contact de la lumière naturelle par le contraste avec un sol en pierre. Des vibrations qui font vivre l'espace sans qu'il soit nécessaire de rapporter d'autres éléments décoratifs

Les éléments en pierre composant les façades (en majorité de la Savonnière) étaient également très endommagés. Au fil du temps, avec les nombreux actes de vandalisme répétés, les balustres et balustrades ont complètement disparus. La végétation a poussé entre les joints de pierres, provocant l'éclatement des blocs et des tassements importants. Les deux escaliers étaient partiellement détruits, seul 10 % de l'escalier d'apparat a pu être récupéré. Pour restaurer l'ensemble, les blocs ont été remplacés et retaillés, les éclats ponctuels (plus de 300) ont été réparés et les façades ravalées en totalité. Un énorme travail de spécialiste qui a duré près de 14 mois.

Le très bel ouvrage artisanal réalisé initialement sur les ferronneries a été soigneusement protégé et les pièces conservées. Les éléments qui avaient disparus ont été reconstitués selon les mêmes méthodes et avec le même soin du détail que les pièces d'origines. Aujourd'hui, sans prendre connaissance des plans initiaux, il n'est pas possible de reconnaître les nouvelles pièces des anciennes.


Les ferrements de fenêtres et portes-fenêtres - crémones à espagnolette - ayant disparu pour une bonne partie, un moule a été façonné sur la base d'une pièce d'origine récupérée, ce qui a permis de couler dans des ateliers parisiens spécialisés dans cette technique, 37 nouvelles pièces parfaitement identiques à l'original.
 
Les menuiseries extérieures en chêne - fenêtres et portes-fenêtres - ont été totalement redessinées pour répondre aux normes actuelles. Les proportions sont exactement semblables aux fenêtres d'origine. Seule la section des bois s'est épaissie pour recevoir des vitrages isolants et permettre la création de chambres de décompression et la pose d'un joint d'étanchéité. Un système original a été inventé pour pouvoir remplacer la tablette de fenêtre sans devoir déposer la menuiserie qui avec le temps subira des dommages et devra être remplacée.
 

Seul élément décoratif qui a pu être sauvegardé au rez-de-chaussée, la cheminée du salon principal a été déposée pièce par pièce, fragment par fragment, pour être nettoyée de la suie, des taches de graisse, peinture et autres souillures dues à l'incendie qui détruisit partiellement cet étage. Il a fallu photographier et numéroter chaque morceau afin de pouvoir reconstituer le puzzle et obtenir après de nombreuses heures de travail, l'oeuvre originale. Une seule pièce en marbre n'ayant pas résisté aux températures élevées de l'incendie ainsi que les plaques de faïence ont dû être remplacées.

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